Renzo Ulivieri: «Le football n’a pas de valeur en soi»

Propos recueillis par Sebastien Louis /Renzo Ulivieri, président de l’Association italienne des entraîneurs de football

Au cours de sa carrière, il a été en charge d’une vingtaine d’équipes, notamment celles de Bologne, Naples, Parme… Il s’occupe aujourd’hui de la formation des entraîneurs et, cette saison, il entraîne aussi l’équipe féminine de Pontedera.

Le football est une véritable école de la vie, mais pourquoi s’évertuer à réduire ce sport à ses excès?
Renzo Ulivieri: «Mais ça c’est le football professionnel et nous nous trompons lorsque nous attendons des valeurs morales de ce monde-là qui a des objectifs: produire un spectacle, des ressources économiques et des résultats sportifs. Le football, comme n’importe quel autre sport, n’a pas de valeur en soi. Il a des valeurs si nous les amenons, il s’est d’ailleurs impliqué sur le problème du racisme. Je crois que nous soulignons trop les erreurs, sur le plan moral, éthique, mais il y a aussi beaucoup de gens qui travaillent dans ce sport en se basant sur des principes et considèrent le football comme une source d’éducation pour les jeunes.»
Le football professionnel n’est-il pas, à l’image de la société, de plus en plus malade?
R. U.: «En Italie, malheureusement, nous avons vécu durant une vingtaine d’années dans l’idée que la règle était de ne pas respecter les règles, en cherchant à échapper ou à contourner les lois, à faire sa route sans se préoccuper des autres; c’est l’individualisme poussé à son paroxysme, sans avoir le sens du bien commun. Lorsque tu perds ces valeurs, la société les perd également, tout comme le monde du football.»
Comment analysez-vous le scandale à la FIFA à l’heure actuelle et comment sortir de ce cercle vicieux?
R. U.: «Je crois qu’avec ce scandale nous avons touché le fond car les épisodes sont trop nombreux. Et puis, il y a les personnes. Platini nous l’avons soutenu, mais Blatter c’est différent. Nous devons retrouver des dirigeants d’une certaine stature, d’une grande probité morale. Celui qui a été sur le terrain, qui est moins administratif et davantage technicien, réussit à transmettre et à comprendre des choses de ce sport merveilleux. Si nous réduisons ce sport uniquement à ses aspects économiques et que nous oublions le rêve, progressivement nous le ferons disparaître. Nous sommes arrivés à ce niveau quasiment en Italie, où les dirigeants ont vendu le football aux télévisions privées et où les stades se vident.

Il faut être clair, le coût d’un billet en Italie est élevé et si les familles ne vont pas au stade, c’est parce qu’elles n’ont pas l’argent pour cela. Il est plus économique de suivre les matchs à la télévision, où l’on voit tout mais où l’on ne réussit pas à percevoir l’âme et l’atmosphère du match. De plus, il y a des rencontres chaque jour de la semaine et à n’importe quel heure, ainsi nous avons un match à 12.30h le dimanche, lors du traditionnel repas familial, une aberration.

Mais il y a également d’autres problèmes. Outre le prix des billets, il y a notamment les conditions d’accès au stade.

Certains disent que les stades sont obsolètes, mais lorsqu’il y a de la passion, ces enceintes sont suffisantes. Pour la sécurité, nous avons inventé la « tessera del tifoso ». Que ce soit cette carte, les tourniquets à l’entrée des stades ou encore les banderoles interdites, tout cela va ne va pas dans le sens de rendre les stades plus accessibles. L’idée est de faire du football un produit télévisuel, ce qu’il est déjà. Pourtant, il y a une différence substantielle entre le football à la télévision et le football qu’on peut voir au stade.»

«Des cathédrales dans le désert»

Les enceintes sportives se transforment en des lieux de consommation. Faut-il des stades rentables en banlieue ou des monuments en ville?
R. U.: «Je les laisserais au centre de la ville. Là où les stades ont été construits en banlieue, ils sont devenus des cathédrales dans le désert. Chaque nation a sa particularité, l’Italie a des villes et des traditions à défendre. Car nous avons de nombreux stades en Italie qui sont des œuvres d’art, qui ont une histoire, comme ceux de Florence, de Bologne. Je suis pour une restructuration des stades à dimension humaine, qui respecte l’insertion dans la ville et avec une capacité normale.»
Vous n’avez jamais caché vos opinions politiques, ne pensez-vous pas que votre engagement a eu un effet sur votre carrière?
R. U.: «Non, car je crois que j’ai beaucoup donné au football. Il y a des personnes qui, le soir, aiment aller au cinéma, au théâtre, moi j’aimais aller aux réunions de mon parti, d’abord le Parti communiste, puis les Démocrates de gauche. La politique est une passion pour moi, mais je crois que c’est aussi un devoir, il faut s’engager.»

Que signifie être de gauche, en 2015, dans une Italie qui sort avec grand-peine de deux décennies de berlusconisme?
R. U.: «La situation actuelle reflète les erreurs grossières de la gauche car, à un certain moment, elle a capitulé. Je veux une société plus juste, avec des citoyens aux droits égaux. Je pense au mérite, le travail de Renzi, le président du Conseil, a autant de valeur sociale que celui d’un mineur sarde. Nous voulons changer ce monde pour qu’il soit différent, meilleur, c’est cela être de gauche en définitive.»
Existe-t-il un football de gauche?
R. U.: «J’ai toujours dit que mes équipes étaient des coopératives. Elles étaient de gauche car le talent qu’il y a dans le football doit être au service de la communauté. Le football est de gauche, si l’on y met des idéaux de gauche. Pour ma part, je l’ai toujours fait dans la gestion de mes équipes, cela a fonctionné parfois, mais cela a également échoué. Nous commencions sans règles et, au fur et à mesure, nous nous en donnions avec mes joueurs.»
Comment se fait-il qu’en Italie, il y ait encore des épisodes de racisme dans le football?
R. U.: «Nous sommes un pays jeune en ce qui concerne l’immigration, d’autres pays sont bien plus avancés que nous sur le sujet. Aujourd’hui, nous ne remarquons plus quelqu’un d’une couleur de peau différente, c’est normal, mais il y a quelques années c’était encore parfois un problème pour certains. Il y en a toujours qui « aboient » sur le sujet, comme Matteo Salvini, de la Ligue du Nord. Ils ne parlent pas du sujet, ils aboient. D’autres profitent de la mauvaise situation du pays pour la mettre sur le dos de l’immigration, mais ce sont des imbéciles. Dans le football, des réflexions discriminatoires il y en a de moins en moins, car les joueurs sont habitués à la diversité, même s’il reste encore quelques problèmes avec certains groupes de supporters.»
Comment expliquer que le football féminin soit si peu développé en Italie?

R. U.: «Nous ne réussissons pas à le faire décoller, car nous avons pris la mauvaise route. Il a été mis dans les mains de nombreux dirigeants qui n’ont jamais compris que c’était un problème qu’il fallait résoudre en commençant par y sensibiliser les jeunes filles, les écoles et même la télévision. Il faut montrer qu’il y a énormément de jeunes filles qui jouent au football, que c’est aussi un sport pour elles.»
Avec le football, vous vous êtes également engagé en soutenant des projets en Italie, au Mozambique et, depuis trois ans, au Liban, à Sabra et Chatila…
R. U.: «L’association des entraîneurs italiens ne peut pas s’occuper uniquement de questions techniques ou corporatistes, mais doit également s’impliquer dans le social. En Italie, nous avons donc des activités avec les handicapés, nous avons aussi créé une école de football, qui s’appelle « Educalcio », dans laquelle les dirigeants sont les parents. Enfin, nous sommes allés au Mozambique et nous sommes très sensible à la question palestinienne. Nous allons former les entraîneurs des camps de réfugiés au Liban.»
Qu’avez-vous retenu de ces différents voyages à Sabra et Chatila?
R. U.: «La souffrance de ce peuple, le désespoir, l’abandon, le fait de ne pas réussir à avoir leur patrie et de vivre de l’aide internationale. L’humiliation de vivre ainsi, dans des camps surpeuplés. Désormais, il y a aussi des Syriens dans cette situation. Il faut comprendre qui est la victime. Là aussi, on dit qu’il ne faut pas prendre parti. Comment fait-on pour ne pas prendre parti? Je suis engagé et je le reste.»
Le futur du football est-il encore en Europe?
R. U.: «Le football masculin et féminin a un futur sur les autres continents comme en Chine, où nous organisons des cours. C’est un sport où l’on développe l’esprit critique, le libre choix, l’interprétation personnelle. En Chine, pour contrer l’individualisme, le gouvernement mise sur le sport collectif. Quel est le sport collectif le plus important? C’est le football, ils ont donc lancé ce sport dans l’esprit de rééduquer un peuple. Enfin, il y a le football amateur. Le football des terrains de périphéries est aussi le football, c’est une agrégation. Il y a aussi les réfugiés qui, à peine descendus des bateaux, jouent.»

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE