Renaissances et désirs / Focus cinéma: 68e Berlinale et autres sorties

Amélie Vrla et Misch Bervard / C’est le film d’animation en stop motion de Wes Anderson Isle of Dogs qui a ouvert le bal de la 68e édition de la Berlinale, Festival international du film de Berlin. Une esthétique inspirée par moments du Kamishibai et du théâtre d’ombres, un sens parfait du rythme dans la comédie et les voix graves, chaudes et profondes de Bill Murray et autres Bryan Cranston composent un long-métrage enlevé, l’un des films les plus politiques du réalisateur américain: au large d’une mégalopole japonaise fictive, des chiens sont exilés, destinés à survivre au milieu des immondices sur une île devenue prison à ciel ouvert, loin des hommes et de leurs nouveaux meilleurs amis, les chats.

Mais les longs-métrages en lice pour l’Ours d’or visionnés ensuite en ont laissé plus d’un perplexe: ainsi Eva de Benoît Jacquot caricature Isabelle Huppert en prostituée de luxe froide et dominatrice dans un thriller qui se veut érotico-sulfureux mais ne parvient qu’à s’enfoncer dans les clichés, malgré le talent de l’actrice.

Transit de l’Allemand Christian Petzold se fondait sur une idée forte, osée et ambitieuse: celle de faire se croiser dans un Marseille contemporain des réfugiés de différentes époques, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours. Le film se perd malheureusement dans une intrigue amoureuse qui se met rapidement à tourner en rond, soulignée par une voix-off maladroite. Damsel des Américains David et Nathan Zellner cherche à réinventer les codes du western en offrant notamment un beau personnage féminin à Mia Wasikowska, mais il manque au film l’acidité, l’esprit et l’insolence d’une comédie des frères Coen pour véritablement emporter l’adhésion. Mais les vrais coups de cœur de ces premiers jours de festival vont à deux films traitant de la renaissance et de la quête de soi: La Prière de Cédric Kahn et Figlia mia de Laura Bispuri. Qu’y a-t-il de plus éloigné que la drogue et la prière? C’est l’envie de traiter de cette question qui a poussé le réalisateur français à raconter le parcours d’un jeune toxicomane, Thomas, qui tente de sortir de son addiction à l’héroïne en trouvant refuge auprès d’une communauté d’hommes entrés en religion. Fasciné par ces destins, Kahn a préparé son film en allant rencontrer des personnages bien réels qui se battent au quotidien contre la solitude et toutes les addictions, à travers la fraternité et la foi. Il en tire un film de fiction puissant, dans lequel le jeune acteur Anthony Bajon crève l’écran de sa prodigieuse présence: on est touchés au cœur par ce garçon aux joues encore enfantines et au parcours dramatique, dont on ressent aux tripes chacune des émotions les plus brutes – de la rage à la paix, du doute au désir, de la révolte à la sagesse.

La réalisatrice italienne Laura Bispuri revient à Berlin trois ans après Vergine giurata avec deux actrices excellentes, Valeria Golino et Alba Rohrwacher (cette dernière dans un rôle aux antipodes de celui qu’elle défendait en 2015). Dans Figlia mia, c’est la chaleur qui est explorée, avec l’histoire de deux femmes et d’une petite fille dans une Sardaigne asséchée par le soleil et balayée par le vent. Bispuri s’est fondée sur le récit antique du roi Salomon pour explorer la notion de maternité de manière contemporaine, en déconstruisant l’image de la mère parfaite (si répandue dans son Italie natale, et ailleurs). Les mères de Bispuri ne sont pas adaptées au monde et aux attentes, elles sont imparfaites et c’est dans cette imperfection que la réalisatrice compose et trouve la profondeur, la justesse et l’originalité de son film.

Son trio contrasté d’actrices campe merveilleusement les personnages de ce scénario recherché, subtil et fin. On espère bien les retrouver au palmarès au côté du Norvégien Utoya 22. juli d’Erik Poppe, qui nous fait vivre en un plan-séquence de 72 minutes l’horreur de la tuerie qui prit pour cible des jeunes gens réunis lors d’un camp d’été en 2011, au large d’Oslo. Un film éprouvant mais nécessaire, fondé sur les récits des victimes, qui a bouleversé le festival.

Le public luxembourgeois risque lui aussi d’être bouleversé par deux films à l’affiche des cinémas nationaux: Call Me by Your Name est le troisième opus de la Trilogie du désir du réalisateur Luca Guadagnino, commencée en 2009 avec I Am Love et continuée en 2015 par A Bigger Splash, qui était un remake assez libre de La Piscine de Jacques Deray (1969). Ce troisième volet a été écrit par James Ivory, connu pour avoir réalisé avec son partenaire – au cinéma comme à la vie – Ismail Merchant des films indépendants à grand succès comme A Room with a View, Howards End ou encore The Remains of the Day. Les critiques internationales pour le film comme pour le scénario ont été globalement élogieuses.

L’histoire se passe pendant les vacances d’été de 1983 dans un village du nord de l’Italie et raconte l’histoire d’amour entre Elio, un garçon intellectuellement précoce de 17 ans, et le trentenaire Oliver, qui rejoint la famille pour assister le père professeur d’Elio dans ses recherches. Le grand intérêt de ce film réside néanmoins dans le fait que le film n’est PAS d’abord un film sur l’homosexualité. Sexuellement, Elio expérimente d’ailleurs en parallèle avec une jeune fille de son âge. Mais il est clair que son attirance va vers Oliver, dont l’âge et la situation – aussi bien que son sexe – pourraient poser problème à ce qui devient rapidement plus qu’une belle histoire d’amitié. Le premier coming-out d’Elio au contact d’Oliver est aussi celui de sa judaïté, et non pas de sa sexualité.

Ainsi, tout au long de son film, Guadagnino nous fait découvrir, tout en nuances et sans le moindre pathos, le monde intérieur en ébullition du jeune homme dans son milieu très aisé, et compréhensif, mais qui cache aussi certains secrets. Une révélation qui se veut surprenante, à la fin du film, fait cependant regretter que le scénario n’ait pas accordé un peu plus d’importance au personnage du père d’Elio qui aurait valu mieux.

Un personnage secondaire particulièrement réussi, nous le trouvons cette semaine dans Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. Ce n’est pas par hasard que Leslie Manville est nommée aux Oscars pour le rôle de Cyril, la sœur du couturier Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis). Mais c’est sûr qu’au Luxembourg c’est surtout la présence de Vicky Krieps dans le premier rôle d’Alma qui fera parler et écrire. La dernière fois où une actrice luxembourgeoise était en haut de l’affiche d’un film hollywoodien (de sujet, non pas d’origine) était en 1987 avec Good Morning, Babylon des frères Taviani, dont Désirée Becker (Nosbusch) partageait le premier rôle féminin avec Greta Scacchi.

A l’époque, force était de constater que sa présence pâlissait quelque peu à côté de sa partenaire à l’écran. Pour Vicky Krieps, nous avons toujours été d’avis qu’elle était une excellente actrice de format international, que ce soit lors de ses apparitions plutôt brèves comme dans A Most Wanted Man d’Anton Corbijn, ou à propos de ses rôles plus importants tels que celui de Jenny von Westphalen dans le récent Le jeune Karl Marx de Raoul Peck. Avec Paul Thomas Anderson, c’est donc un autre réalisateur important qui a choisi de lui proposer un (cette fois premier) rôle féminin dans Phantom Thread.

Si le film n’est peut-être pas le meilleur de son auteur (qui, après tout, a à son actif les chefs-d’œuvre Boogie Nights, Magnolia, Punch-Drunk Love, There Will Be Blood et le peut-être sous-estimé Inherent Vice), les prestations de Daniel Day-Lewis et de Leslie Manville ne jettent pas la moindre ombre sur celle de Vicky Krieps. Nous attendons donc déjà avec impatience les prochains films de l’actrice et du réalisateur, tout en regrettant la décision de Daniel Day-Lewis de se retirer du métier.