En rangs serrés / Coup de cœur

Levé tard à cause d’un mauvais rhume, je regarde par la fenêtre en ce mercredi de fin du mois pour découvrir la nature revêtue d’ un épais manteau d’un blanc immaculé. Ou serait-ce un linceul qu’elle aurait mis symboliquement pour porter le deuil du drame en plusieurs actes qui se joue en Grande-Bretagne? Quelle histoire en effet que ce spectacle qu’on donne autour du Brexit au Parlement britannique où le Speaker ne cesse d’interrompre les débats houleux par des «order!» tonitruants!

A voir les images des députés serrés sur leurs bancs étroits comme des sardines dans leur boîte de conserve, je ne peux m’empêcher de faire un retour en arrière dans les souvenirs de ma vie dans les coulisses de la Chambre des députés.

En ouvrant d’abord une petite parenthèse, j’aimerais vous

rappeler que c’est Nicolas Appert qui a inventé en 1810 la conservation en boîte hermétique mais que ce n’est que quarante ans plus tard que fut inventé l’ouvre-boîte.

Mais revenons au Marché-aux-Herbes! Comparés aux membres du House of Commons, nos députés y débattent dans des conditions fort agréables: larges pupitres, fauteuils tournants confortables et surtout équipement informatique et de vote de dernière pointe. Rien de tout cela à Westminster où le Parlement garde son authentique caractère d’Assemblée d’élus appelés à débattre haut et fort, en rangs serrés et de préférence sans notes. Il y est d’ailleurs en principe défendu d’applaudir mais les «hear, hear!» et d’autres brèves mais nombreuses interjections en guise d’approbation ou de refus remplacent avantageusement le battement des mains Je me souviens comme si c’était hier des critiques que j’ai dû encaisser au moment où l’on a procédé à l’agrandissement età la rénovation de la salle de séance.

Alors que la promesse fut faite au Souverain qu’elle pourrait continuer à servir de salle-à-manger pour des dîners d’Etat ou lors d’événements historiques, François Catroux, architecte d’intérieur français renommé, avec lequel je m’entendais d’emblée à merveille, choisi comme maître d’œuvre par l’Administration des Bâtiments publics, opta pour un retour au style Napoléon III, époque de la construction du bâtiment.

Cela n’était évidemment pas du goût de tout le monde et surtout pas de ceux qui n’en ont pas ou peu. Je comprends que d’aucuns auraient voulu une décoration moderne et dépouillée mais certainement pas à cet endroit!

Je suis d’autant plus content que lors des travaux de rénovation de l’été dernier, mon successeur a insisté pour qu’on remette dans la salle de séance la même moquette dont le motif – peu s’en sont rendu compte – reprend le dessin du haut des baies vitrées de la salle. Les colonnes en faux marbre porphyre gardent leur belle allure aussi, même si certains les ont qualifiées à l’époque de tranches de saucisson. Et les drapés devant les bancs des députés, que d’aucuns ont comparé à une devanture de théâtre de guignol, y sont restés aussi.

Pourquoi pas d’ailleurs, alors qu’on y joue sans cesse des scènes dignes tantôt d’une comédie loufoque, tantôt d’un sombre mélodrame?

L’essentiel est, et reste, qu’on s’y démène haut et fort pour le plus grand bien de la Nation, même si certains y ont oublié qu’on ne s’habille pas dans l’enceinte sacrée comme si on était en villégiature!

Pierre Dillenburg