Quand les poulesont des dents…

C’est dans la ferme du Lycée du Gros Chêne, à Pontivy, que s’est déroulé l’événement sans doute le plus inquiétant de ces derniers siècles. L’établissement abrite, sur un terrain de deux hectares, un impressionnant «cheptel» de six mille poules. Les gallinacés évoluent en parcours libre et d’ordinaire, tuent le temps en papotant bruyamment.

Mais jeudi dernier, le directeur de l’établissement a découvert, au petit matin, le cadavre d’un renard criblé de coups de bec. Maître Goupil s’était glissé nuitamment dans l’enclos pour boulotter quelques-unes des appétissantes poulettes, comme c’est son droit légendaire. Mais au lieu de se laisser dévorer en se lamentant sur la loi du plus fort et l’injustice de ce bas monde, les poulettes, pourtant réputées stupides, se sont vaillamment défendues et ont eu la peau du prédateur.

Découvrant la nouvelle, Bouteflika a aussitôt annoncé qu’il renonçait à solliciter un cinquième mandat en Algérie. Qu’une foule de poules se foute en boule, ça n’est pas cool. Il suffirait que la nouvelle se répande pour que ce mauvais exemple conduise à d’inacceptables débordements. On découvrirait bientôt le cadavre d’un loup atrocement mutilé par un troupeau de brebis. La dépouille d’un chat picoré par des moineaux en colère. Et dans quelque temps, peut-être, les corps sans vie de dictateurs lynchés par leurs peuples convertis à cette nouvelle théorie révolutionnaire qu’il convient de nommer, en référence à l’action ferme et déterminée des poules de Pontivy, le poulisme.

Le poulisme ne doit pas être confondu avec le presque homonyme populisme. Le poulisme, c’est le populisme sans P. Sans paix, forcément, c’est plus violent. L’Encyclopédie Universalis a démontré que le mot populisme n’avait plus aucun sens depuis que les professionnels du bavardage l’utilisent à tort et à travers, par paresse ou commodité. Le poulisme, en revanche, a un bel avenir devant lui. Une fouille approfondie du poulailler géant permettra sans doute de découvrir, cachés derrière les grains de maïs ou sous les œufs fraîchement pondus, les ouvrages de référence servant de base théorique au poulisme. «Cogito ergot sum» est déjà le cri de ralliement des caqueteuses. «Le pouvoir est au bout du bec», «Les renards sont des tigres de papier», «Viens Poupoule», circulent sous les ailes, s’échangent et sont étudiés dans les recoins cachés des poulaillers.

Mais la menace d’un soulèvement incontrôlable des poules domestiques, nom commun du gallus gallus domesticus, est d’autant plus inquiétante que les fêtes de Pâques approchent. Refusant de céder leurs œufs, attaquant en groupe tous ceux qui voudraient les leur subtiliser, ces fauves sanguinaires pourraient saboter toutes les traditions rituelles pascales.

La mise en garde pleine de sous-entendus mille fois répétée, «Quand les poules auront des dents…», est sans doute en train de se réaliser. Ça n’est que logique. Car s’il existe des becs de lièvre, pourquoi pas des canines dans la basse-cour? Le pauvre renard de Pontivy a appris à ses dépens que l’union fait la force et que la remise en cause d’un statu quo, pourtant millénaire, peut transformer les victimes en justicières, les soumises en pétroleuses dominatrices, les proies en prédatrices. Dans quelques siècles, les historiens rappelleront que la chute de notre civilisation a commencé dans un poulailler géant de Pontivy. Que la révolte des sans-grade, des riens et des pas grand-chose a grandi derrière le portrait d’une poule au bec ensanglanté. Que rien n’est plus dangereux que le rassemblement de sans-dents lassés de se retrouver le bec dans l’eau et à qui vient l’envie de mordre. La journée du 11 mars sera célébrée comme devrait l’être celle du 8 mars. En souvenir de droits conquis de haute lutte, et surtout, comme le dit l’expression, bec et ongles.

Claude Frisoni