Ressources humaines: Quand le paradoxal dirige

David Broman /Comment le salarié se fait piéger dans un système fait de doubles contraintes

Si l’injonction paradoxale est étudiée depuis 1956, un livre* récent l’applique à l’analyse des rapports entre l’homme et l’entreprise hypermoderne.

Injonction paradoxale, double contrainte, double lien… c’est l’Américain Gregory Bateson qui, le premier, a étudié le mécanisme de «double bind» en psychiatrie. Il a pu montrer la relation qui pouvait exister entre des psychoses, comme la schizophrénie, et la soumission à un système de communication affective «paradoxale». L’exemple classique est celui d’un enfant à qui un parent lui lance le reproche injuste: «Tu ne m’aimes pas, la preuve, tu ne me le dis jamais.» Et lorsque l’enfant tente de rectifier l’injustice avec «Mais, si je t’aime», le parent conclut alors: «Tu dis ça uniquement pour me faire plaisir». L’enfant peut se sentir condamné, voire damné, par l’imposition de ce système binaire où il sera le «méchant» quoi qu’il fasse. La double contrainte – ou injonction paradoxale – est complète lorsqu’il sent qu’il est piégé dans et par ce système – l’amour de ses parents étant vécu comme fondamental. Ecartelé durablement par deux forces affectives opposées, l’enfant pourrait mettre en place des mécanismes de défense plus ou moins pathologiques pouvant mener à des psychoses.

Tandis que depuis Bateson le concept a été pris comme grille d’analyse à l’égard de nombreuses approches du comportement, et surtout en psychologie systémique, Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique, dans leur livre Le capitalisme paradoxant* éclairent de ce concept les relations entre la société hypermoderne capitaliste – symbolisée par l’entreprise commerciale – et les salariés en tant que «ressources humaines» de cette société. Ils tentent d’y montrer comment le système et l’organisation managériaux, voulant faire comme si les contradictions, les dialectiques et les conflits sociaux n’existaient plus, transfèrent les dénis sur les employés par le biais d’injonctions paradoxales.

C’est ainsi que le système valorise au plus haut point la loyauté, la flexibilité, l’autonomie et l’action alors qu’il est lui-même créateur de conflits, de tabous, de dépendances et d’inerties – tout cela découlant de l’injonction phare du capitalisme: faire plus et mieux avec moins et pire. Et le salarié est d’autant plus piégé qu’il a besoin de son travail, non seulement pour sa subsistance mais aussi pour se sentir intégré, reconnu, «bien»… aimé. Et plus il échoue à résoudre l’insoluble, plus il se perd lui-même – soi et l’amour de soi – dans les paradoxes qu’il finit par incarner.

Du clivage au déni

Fidèle à son sous-titre «Un système qui rend fou», l’ouvrage passe aussi en revue – ce sont là les sections les plus fortes – les diverses «adaptations défensives» que les individus, notamment les salariés, élaborent pour tenter de sauver ce qui peut l’être.

Une des réponses adaptatives suggérées est le «clivage». Envahi par l’angoisse de ne pas arriver à s’identifier à un système qui l’oblige à s’y identifier volontairement, l’individu «se coupe en deux» et génère deux «composantes de la psyché: l’une se met au service du système, l’autre s’y oppose; l’une se laisse instrumentaliser, l’autre tente de préserver l’intégrité psychique», et cette partie intègre, donc contestataire, doit absolument rester cachée. «C’est la raison pour laquelle les systèmes paradoxants suscitent si peu de critiques (…). Celui qui commence à exprimer une contestation est très vite mis en quarantaine et exclu, parce qu’il révèle ce que les autres ont besoin de dissimuler.» Et les auteurs de rappeler que «lorsque le clivage s’installe dans la durée, il produit une altération de la personnalité. Le moi organisationnel s’hypertrophie. L’autre moi, considéré comme authentique, comme réceptacle des « vrais » désirs du sujet, s’atrophie».

Le déni est une autre réponse adaptative. Il «consiste à nier la réalité, et à entretenir l’illusion que le fonctionnement du système est parfaitement acceptable et rationnel». Selon les auteurs, il s’agit de la «réaction la plus compréhensible, sinon la plus saine: parce que « ne plus penser » est plus facile que contester; parce que les conflits de loyauté sont source de culpabilité qui empêche de travailler; parce que les autres semblent s’adapter sans souffrir; parce que pour préserver sa santé mentale, il vaut mieux accepter l’environnement comme il est, faute de pouvoir le modifier». Cela étant, les auteurs rappellent que «les effets pathogènes de cette dénégation sont aujourd’hui bien connus» – dépressions, burn-out, suicides…

Tout n’est pas négatif, loin de là, le livre évoquant aussi les «résistances créatrices, quand le sujet s’accroche au sens» et qui peuvent se révéler libératrices.

«Le capitalisme paradoxant. Un système qui rend fou» – Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique, éditions du Seuil, 2015.