Proses du réel/Le scribe

Je vous écris d’un pays chiffonné. Je vous écris d’un pays monté de toutes pièces par des plus grands que lui. D’un pays où certains dignitaires fréquentent volontiers des amicales d’anciens nazis. Pays où on colmate tant bien que mal, mais avec obstination, le réseau de fissures dans les quelques vielles centrales nucléaires. Où les valises avec les diamants des fosses du Kivu transitent par le grand port. Où les dockers jurent à l’aube. Où l’aube poursuit ses excédents de gris. Plus tard, le docker brise le sceau de sa première bière journalière. Pays où les plumes du chapeau de James Ensor pendent décolorées du chef d’un vacancier imposant qui se promène sur une digue.

Et là-dedans je vous écris d’une ville; une ville nantie des lauriers en béton et en verre de la capitale. Y siègent le national, l’OTAN, le régional, l’européen; y abondent contrats et décrets, projets et mesures. Et, aujourd’hui, je vous écris d’une ville assommée. Je vous écris d’une ville où les pénombres sont éclairées par des pénombres. Une ville où des journalistes américains rôdent derrière la Bourse. Où un innocent mélange de méfiance et d’angoisse a gagné les visages des passants qui, pourtant, n’ont rien à se reprocher. D’autres, plus insouciants, déploient leur poitrail soigné et citoyen en longeant des véhicules blindés qui stationnent placidement aux abords des nœuds nerveux urbains. Deux bitumes plus loin, au fond sans issue d’une pénombre, réfugiés et couvertures se confondent.

Je vous écris d’une ville où un voyageur d’affaires se fait amputer d’une jambe. Où des hommes aux traits façonnés par des slogans de haine occupent les marches de la Bourse alors que tout rassemblement est interdit dans la ville. Où des hommes portant le triangle rouge au veston se font interpeller et menotter devant les marches de la Bourse, tout rassemblement étant interdit dans la ville. Je vous écris d’un territoire d’exception, assisté par un regard enregistreur.

D’une ville où l’hélicoptère de la police fédérale fait son petit tour quotidien – il ressemble en cela au teckel de la voisine. Où la colline est un large carrefour aplati par le goudron qui s’étire vers la basilique sous l’horizon. Où le ciel est solennisé par la rivalité qui oppose le troupeau des nuages au troupeau des sirènes. Où la radio marmonne radicalisme, mais où personne ne conçoit que ses propres semelles pourraient être radicales. Ni que sa façon de marcher est conditionnée par ses chaussures. Où les vitrines fonctionnent comme partout ailleurs sous nos latitudes, pour tout le monde, et pourquoi ne le feraient-elles pas? Où la courtoisie est une lueur d’insoumission transitoire à l’arrière d’un bus. Où les drapeaux enroulés en guise de berne n’assouplissent pas pour autant le règne frontal des façades.

Une ville où, dans les cinq étangs restants, saules et tilleuls commencent à se démener. Où ronronne le souvenir de l’irrigation des pommiers. Où le canal divise la terre et charrie l’inégalité des rêves, vert chromé rongé furtivement par des noirceurs. Je vous écris depuis un état tendu, depuis un prétendu esprit. Néanmoins, je vous écris depuis un état d’esprit. Je vous écrirai. Depuis un printemps suspect. Je vous écrirai avec le concours des saisons.

Honneur à elles.

Tom Nisse, poete