Portugal, le contre-exemple

JEAN PORTANTE / Une entente inédite de la gauche gouverne le Portugal depuis 2015.Elle s’oppose aux dogmes ultralibéraux de Bruxelles. Et ça marche.
En 2015, en Europe, tous les projecteurs étaient braqués sur la Grèce. Syriza venait de remporter les élections de janvier et le gouvernement d’Alexis Tzipras fourbissait ses armes pour son bras de fer anti-austérité contre Bruxelles. On connaît la suite. Le gouvernement grec a fini par se mettre à genoux et le pays a subi une saignée, avec, à la clé, un appauvrissement substantiel de la population.

Un soi-disant plan de sauvetage, imposé par la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), a entraîné des baisses substantielles des salaires et des retraites et une augmentation vertigineuse du chômage, sans oublier la privatisation à des prix de braderie de presque tout ce que l’Etat possédait encore.

Aujourd’hui, on dit, sans ciller, à Bruxelles, que le pays est sorti de l’auberge, mais la population ne voit pas la couleur de l’amélioration. Cette bataille-là, l’ultralibéralisme l’a remportée. Mais en focalisant ses coups contre Athènes, la Commission européenne n’a pas vu venir la rébellion qui commençait à couver à Lisbonne.

Au Portugal, en effet, des élections législatives se sont tenues la même année, le 4 octobre 2015. Le pays sortait alors d’une implacable cure d’austérité, imposée elle aussi, par la troïka, et menée d’une main de fer par le Premier ministre sortant de centre-droit Pedro Passos Coelho. Au soir des élections, fort des 38,6% obtenus par son parti (contre 50,4% de 2011), il crie victoire, mais ne peut plus gouverner seul.

Il lorgne alors vers le Parti socialiste (PS) qui, jusque-là, comme la social-démocratie européenne en son entier, s’était laissé convaincre par les sirènes ultralibérales. Mais le PS, ne s’est pas laissé, contrairement à son homologue allemand par exemple, embarquer dans l’aventure. D’autant que la gauche dans son ensemble, PS, bloc de gauche (inspiré par Podemos et Syriza) et une alliance entre communistes et verts, avait dépassé le seuil des 50% et était majoritaire au parlement.

Coelho tente alors le cavalier seul, met sur pied un gouvernement minoritaire dans la continuité de celui qui avait précédé, espérant gouverner grâce à un appui tacite de certains députés socialistes. Las, après seulement 11 jours d’existence, un vote de défiance de l’ensemble de la gauche met fin au gouvernement le plus éphémère de l’histoire du Portugal.

Aussitôt cette même gauche tombe d’accord sur un gouvernement dirigé par les sociaux-démocrates avec Antonio Costa comme Premier ministre et appuyé par les communistes, les verts et le bloc de gauche. Un coup d’éclat inédit au Portugal. Pressenti pour être de courte durée, étant donné les divergences fondamentales entre le PS et les autres partis de la gauche, le pari d’Antonio Costa ne s’est pas essoufflé. Trois ans après les élections de 2015, la formule tient toujours.

Unique, l’expérience l’est également en Europe. Pour la première fois on voit toute la gauche aller dans le même sens, sans avoir les mêmes analyses de la situation. Pour une fois, un parti social-démocrate a osé tourner le dos à la droite libérale pour tendre la main à la gauche, à toute la gauche.

Ce qui est remarquable, dans ce mariage de raison de la gauche portugaise, c’est qu’elle a su mettre entre parenthèses ses dissensions. Partant du constat que la souffrance et la colère des Portugais étaient extrêmes après des années d’austérité, elle a estimé qu’on pouvait se mettre d’accord sur un certain nombre de points allant à l’encontre du dogme de Bruxelles qui mise sur la rigueur budgétaire et la dérégulation de l’emploi.

Le gouvernement portugais, lui, parie sur une relance économique par la demande, qui requiert une hausse du pouvoir d’achat. On a donc procédé à une augmentation du salaire minimum et à une revalorisation des retraites et des allocations familiales. Et alors que l’impôt a été baissé pour les revenus modestes, une taxe frappe désormais les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse les 35 millions d’euros.

Au Portugal, ô miracle, malgré toutes ces entorses à la règle d’or européenne, le chômage a baissé spectaculairement. De 17,3% en 2013, il est passé, aujourd’hui, sous la barre des 8%, le taux le plus bas depuis 2004, mieux que la France! Et malgré le fait d’avoir stoppé les privatisations, tout en ramenant le travail des fonctionnaires à 35% et en mettant fin aux coupes dans leurs salaires, ô nouveau miracle!, le Portugal n’a plus de déficit budgétaire et sa croissance est une des plus fortes d’Europe, ce qui attire les investisseurs et pousse la spirale socio-économique vers le haut.

Pourquoi alors ne parle-t-on pas de modèle portugais en Europe? Pourquoi le seul modèle qui est dans toutes les bouches est l’allemand? Pourquoi ne crie-t-on pas sur tous les toits qu’on peut gouverner sans baisser les dépenses publiques, sans «flexibiliser» le travail, sans s’attaquer aux droits des salariés, sans abaisser les protections sociales, sans faire chuter le pouvoir d’achat, sans brader les entreprises nationales? Et pourquoi ne dit-on pas dans le même souffle qu’en Grèce, en Italie ou en Espagne, la cure d’amaigrissement n’a en rien amélioré la situation des gens?

Mais parce que cela signifierait enterrer le veau d’or que représente, pour le patronat et le monde de la finance, l’austérité, et de ça, à Bruxelles où les lobbies économiques font la loi, on ne veut pas en entendre parler.