Polémique: Un an de coalition DP-LSAP-Déi Gréng, la rupture retardée

490_0008_14068149_20141111_Bettel_Parapluie_JCE_1A chaque anniversaire son bilan de santé. Pour souffler sa première bougie, le gouvernement ne manque pas (encore?) de souffle. Mais s’il veut être celui de la rupture, il s’est laissé un peu de mou avant de la consommer. 2015 pourrait être le vrai départ.

Maurice Magar / Pour comprendre les difficultés que connaît actuellement l’équipe de Xavier Bettel, il n’est pas anodin de s’intéresser aux circonstances qui ont rendu possible cette inédite coalition à trois. Des élections anticipées en pleine préparation du budget 2014, un chamboulement significatif du calendrier électoral dissociant les législatives et les européennes et une perte de confiance généralisée dans la politique à la suite de l’affaire autour du Service de renseignement de l’Etat (Srel).
D’après Philippe Poirier, politologue à l’Université du Luxembourg, c’est surtout le budget qui est primordial: «Il n’est pas important de savoir si tel ministre a participé à telle inauguration. Il faut que tout le monde comprenne que le budget de l’Etat seul permet de définir une politique différente. 2014 était d’emblée placée sous le signe de la continuité pour cette raison.»
Si rupture il doit y avoir, ce sera donc au plus tôt en 2015. Et le projet de budget, qui devrait être voté le 18 décembre, comporte les premiers éléments d’un changement de cap significatif.
En effet, l’avis budgétaire de la Cour des comptes note que la coalition gambienne a choisi une hausse des recettes afin de garantir l’équilibre des finances publiques d’ici 2018: «Le gouvernement a choisi d’augmenter pour deux tiers les recettes plutôt que de réduire les dépenses.»
L’avis ne s’arrête pas là. Il précise également que la voie choisie ne correspond pas au programme gouvernemental qui prévoit que «l’effort de consolidation budgétaire portera d’abord sur le côté des dépenses». Philippe Poirier estime que l’avis de la Cour des comptes est le plus intéressant puisqu’il relève cette contradiction et qu’il est «idéologiquement plus neutre».

Référendums

Les différentes mesures du paquet d’avenir ont d’ailleurs le don de faire enrager à la fois le patronat et les syndicats. Ce n’est pas tant le paquet en soi mais plutôt la manière avec laquelle il a été élaboré. C’est-à-dire sans concertation ni dialogue avec les partenaires sociaux. Que les syndicats se réunissent pour forcer le gouvernement à reprendre le dialogue n’étonne pas Philippe Poirier: «Il y a un parti de tradition libérale (DP) et un parti avec une forte tradition syndicale (LSAP) à l’intérieur de ce gouvernement. La colère des syndicats était inéluctable puisque les deux tendances sont difficilement conciliables.»
Le mécontentement est partagé par toute la population si l’on en croit les sondages commandités par nos confrères du Tageblatt et du Wort. Ils indiquent que deux tiers des Luxembourgeois ne font plus confiance à la classe politique.
Il faut cependant nuancer, estime en substance Philippe Poirier, car tous les partis sont concernés par cette méfiance généralisée.
L’ombre du Srel rôde encore, mais le paquet d’avenir n’y est pas pour rien non plus.
«Bref, ces derniers sondages ne nous apprennent pas grand-chose. Il faut attendre de voir ce qu’ils seront dans un an. A ce moment-là, nous aurons une image plus claire.»
Pour le politologue de l’Uni, le deuxième point de rupture concerne la tenue de référendums. Le gouvernement avait plaidé pour plus de participation et il tient ses promesses. Mais pour Poirier, les référendums du printemps 2015 n’ont qu’un seul enjeu: le droit de vote des étrangers.
Or, «le libellé de la question est tel que l’on sent que le gouvernement veut inciter les citoyens à se prononcer favorablement. S’il y a rupture sur le principe, cette définition du droit de vote pour les non-Luxembourgeois ne concerne que très peu de gens.»
Enfin, 2015 sera une année «charnière» qui montrera si oui ou non, il y aura rupture.

1 milliard d’euros, c’est la somme que le gouvernement compte économiser d’ici 2018

Le changement? Dans la méthode

Thierry Nelissen / Claude Wiseler fustige le manque de dialogue du gouvernement.

490_0008_13636129_wiselerLe chef de fraction du CSV est content de voir aboutir… ses anciens dossiers. Le cocu des élections de 2013, c’est évidemment le parti chrétien-social. Au CSV, on a bien compris que la volonté de faire sans les «noirs» était un ferment essentiel à la coalition gambienne. Et le chef de file du parti conservateur, Claude Wiseler, ne fait même pas le procès en illégitimité du gouvernement.
Au siège de la «fraction», dont il a pris la tête, le fantôme de son prédécesseur Jean-Claude Juncker, est encore tellement présent qu’on pense le croiser dans les couloirs. «Bien sûr que son départ ainsi que celui de Luc Frieden ont impliqué une perte de compétences. C’est dans l’ordre naturel des choses, mais nous avons des jeunes qui s’affirment progressivement. Il y en a suffisamment. Nous ferons les choses différemment, mais toujours bien.»
Le premier reproche que Claude Wiseler adresse au gouvernement, après un an de fonctionnement, porte sur la nouvelle façon de voir la politique familiale. «Ils veulent imposer des options de vie alors que nous, nous soutenons les choix des citoyens. C’est une entrave à la liberté. Quand ils suppriment l’allocation d’éducation et rendent les crèches gratuites, avec l’ajout de l’apprentissage en français, que les parents auraient une crainte légitime de dédaigner, on ne peut plus parler de choix de vie… Je concède qu’il y a un problème quand une femme n’ayant pas ou peu travaillé se trouve séparée de son mari, mais l’Etat peut mettre en place des modèles permettant de remédier aux problèmes matériels dans ce type de situation.»
Sacrés communicateurs
Pas tendre sur les mesures annoncées en matière d’éducation, de budget, de logement, le chef de fraction du CSV reproche à l’équipe de Xavier Bettel de prendre des décisions avant de discuter.
«Une rupture par rapport au précédent gouvernement? Je la vois surtout dans la méthode: pas de discussion, pas de dialogue. La manière de confectionner et présenter le « paquet d’avenir » est éclairante à cet égard. Quand le Premier ministre me parle de courage, je lui dis qu’il faut le transformer sur le terrain. Ainsi, en matière d’éducation ou de social, il vaut mieux d’abord parler, expliquer. C’est vrai qu’un consensus est toujours difficile à obtenir. Mais pour des gens qui se voulaient des grands communicateurs…»
La fameuse contribution de 0,5% apporte de l’eau à son moulin: annoncée de façon chaotique, critiquée dans sa forme par le Conseil d’Etat… et vouée au moratoire après concertation avec les organisations professionnelles. «Ce qui nous déplaît aussi, c’est qu’on fasse de l’équilibre budgétaire à coups de nouvelles taxations. En s’attirant de surcroît une vingtaine d’oppositions formelles du Conseil d’Etat sur les taxes et redevances.»
La hausse de la TVA, liée à la disparition du régime favorable au commerce électronique, le CSV la soutient puisqu’il avait amorcé le mouvement. C’est aussi le gouvernement précédent qui avait pratiquement bouclé le dossier de la mise à mort du secret bancaire vis-à-vis de l’étranger, formalisée par l’équipe Bettel. Sur les rulings aussi, le CSV a assumé son propre héritage: «On a certes un peu critiqué la communication du gouvernement, mais quand le pays est attaqué de l’extérieur, il faut faire bloc. Nous soutiendrons évidemment la politique de transparence qui sera mise en place.»
Et l’ancien ministre des Infrastructures de se féliciter de l’avancement du dossier du tram, qu’il avait initié, mais aussi de la prochaine mise à 2X3 voies de l’autoroute A3 vers la France. «Désormais, les Verts ne s’opposent plus à ce genre de projet; un atout pour leur ministre, François Bausch», ironise Claude Wiseler.

Interview croisée

Le gouvernement s’inscrit-il dans la continuité du précédent?

490_0008_11601876_berger_eugene_001Eugène Berger (DP): Non! Les électeurs voulaient un changement. La politique a changé. Les priorités ont changé: équilibre budgétaire et participation des citoyens. Aujourd’hui, on fait preuve de courage et on prend des décisions, alors qu’après l’affaire du Service de renseignement, la coalition CSV-LSAP était restée immobile pendant plusieurs mois.

Serge Urbany (Déi Lénk): Le fond reste le même: c’est de la redistribution du bas vers le haut. On favorise les gains insensés d’une petite caste. A ce jeu, les trois partis de la majorité, plus le CSV et l’ADR, portent les mêmes valeurs. Cette manie de faire des économies partout est peut être une marque nouvelle… La politique d’épargne forcée est une aberration.

[cleeng_content id= »432157300″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.99″ t= »article »]Le projet de budget traduit-il bien les besoins actuels?

Eugène Berger (DP): Il faut un budget en équilibre en 2018 pour respecter nos engagements européens. C’est impossible si on n’effectue pas des corrections. Il faut réduire certaines dépenses, et mieux en gérer d’autres. Faire plus avec moins. Mais nous ne faisons pas de l’austérité. Le Conseil d’Etat note d’ailleurs que nous continuons à investir. Simplement, les priorités sont différentes aujourd’hui.

Serge Urbany (Déi Lénk): Il répond aux besoins des gens qui ont accumulé beaucoup d’argent, et est incompatible avec les intérêts de 95% de la population. Il est fait pour plaire aux agences de notation, qui maintiennent le triple A si vous êtes bien docile, mais vous l’enlèvent si vous cherchez d’autres voies. Frieden était déjà dans la ligne. En gardant cette optique, on continuera à léser un maximum de gens.

La coalition est-elle apte à moderniser le pays?

Eugène Berger (DP): Bien sûr, en présentant un budget d’une nouvelle génération, qui prend plus en compte la réalité. Moderniser, c’est aussi changer la politique sociétale, avec notamment l’introduction du mariage pour tous, la modification de la loi sur l’avortement, l’amélioration de la loi sur le divorce. Ces réformes mettent l’accent sur un Luxembourg moderne, ouvert, tolérant, participatif.

490_0008_11747725_Urbany_SergeSerge Urbany (Déi Lénk): La coalition promet un tournant démocratique au pays, ce dont nous sommes preneurs. Mais au point de vue économique, elle ne va pas changer fondamentalement les choses. Restent les avancées possibles après le référendum. Nous ferons campagne pour un quadruple «oui». En espérant que le gouvernement soit très offensif sur ce dossier.

 

 

 

 

Un an deja

Le 4 décembre 2013, Xavier Bettel prêtait son serment de Premier ministre et installait à sa suite la coalition dite «gambienne» réunissant libéraux, socialistes et écologistes. Si le nouveau gouvernement a, fort logiquement, commencé par gérer les dossiers en cours – comme celui du secret bancaire, ou du tram de Luxembourg, le type de projet qui court sur plusieurs législatures – il n’a pas moins commencé à imposer sa marque.
Symbolique, l’organisation de la fête nationale consacrait la séparation de l’Etat et de l’Eglise, le Te Deum devenant un rendez-vous facultatif, après la nouvelle cérémonie nationale tenue le matin du 23 juin au Grand Théâtre de Luxembourg. Tout aussi symbolique, le fait que le mariage pour tous, qui faisait consensus, soit passé en priorité. Quant au pacte logement, Maggy Nagel a annoncé qu’elle en finalisait la réforme. François Bausch a également été actif: la ligne de chemin de fer Bettembourg- Luxembourg aura quatre voies et des radars de contrôle de vitesse seront installés sur les routes.
A noter aussi, l’engagement du Luxembourg au Conseil de sécurité de l’ONU. Enfin, le budget 2015, le premier qui porte la vraie signature de la coalition.

Analyse

Thierry Nelissen / L’exercice est vain. Comment, après douze mois, tirer des conclusions sur le travail d’un gouvernement qui est en place pour une législature de cinq ans? Tout en sachant qu’une équipe pragmatique aime frapper fort au départ, et réserver ses cadeaux aux dix-huit mois qui précèdent le scrutin suivant.
Faut-il s’en tenir aux apparences, et constater qu’un bateleur enthousiaste a succédé à un «monarque grincheux», selon la formule d’un opposant? Que l’ancienne équipe était étouffée par l’aura de son leader, et même pétrifiée sur la fin, et que la nouvelle joue beaucoup plus collectif? Ce serait se limiter aux apparences, trompeuses par nature.
Et si l’on se penche sur le fond, on doit forcément constater qu’après un an, la nouvelle équipe a surtout emballé des dossiers qui avaient été confectionnés par la précédente. Ancienne équipe à laquelle appartenaient déjà la plupart des ministres socialistes, dont le parti a grosso modo repris en main les mêmes portefeuilles. La continuité était donc inscrite dans les gènes de ce gouvernement. Cela d’autant plus que la nature profonde du pays, et son modèle économique, n’ont pas changé par la grâce d’une élection. L’affaire des LuxLeaks est venue le rappeler opportunément.
Le budget 2013, lancé par des douzièmes provisoires, était aussi dans la ligne du passé. C’est l’exercice 2014 qui constitue le premier test. La levée de boucliers intervenue après sa présentation est assez significative: le changement, qui interviendra à doses inégales, c’est maintenant. La grogne aussi. La vraie rupture, c’est pour plus tard.

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