Maria-Anne-Lorge/A Dudelange, au Display01 (CNA): «404 Not Found», travail-concept des sœurs Krecké*
Carine et Elisabeth Krecké mènent l’enquête. A propos de la ville la plus dangereuse du monde, Juárez. Et selon cet œil cartographique qu’est Google Street View. Faux vrai et vrai faux.
Comment nous définir en communauté, qui est d’ailleurs ce «nous», apparemment soluble dans internet, cet outil qui désormais mène la société par le bout du nez, banalisant à tel point l’horreur que le quidam-navigateur finit par prendre la vie pour un jeu de réalité virtuelle?
Tel est le questionnement des sœurs Krecké, qui, initiant un travail critique sur l’image, et plus précisément sur la photo documentaire, mène une enquête – c’est la caractéristique de leur démarche –, laquelle prend appui sur Google Street View (GSV), cet œil aussi absurde que paradoxal, qui, en clair, ne veut rien savoir du monde que pourtant il cartographie dans ses moindres impudeurs.
Pour l’heure, tout commence par une immense carte, accrochée au mur – c’est même quasiment la seule chose qui s’expose. Il s’agit d’un zoom du centre de Juárez, ville du Mexique consacrée par Google comme étant la plus dangereuse du monde. A côté, des étagères métalliques, qualifiées d’«archives personnelles» et contenant des images interdites ou, plutôt, des «Juárez Files» protégés par Google, dont la capture ou la publication serait donc illégale. Tout en sondant cette illégalité, Carine et Elisabeth soulignent l’algorithme qui permet de flouter tous les visages – hé oui, dans la base de données ou l’imagerie GSV, à défaut d’éthique, on ne badine pas avec la stratégie juridico-commerciale.
L’étagère reste close, à chaque visiteur de décider ou non d’en ouvrir les tiroirs. Sauf que la tentation est la plus forte, à l’exemple du compulsif réflexe du clic de souris. Et ces tiroirs de révéler toutes les captures d’écran réalisées par Carine et Elisabeth en quête d’indices témoignant de la violence du lieu, où, depuis les années 90, des centaines de meurtres de femmes, non élucidés, continuent à être perpétrés.
La souris et le chat
Carine et Elisabeth ont donc patrouillé trois ans durant (depuis 2012) de façon virtuelle dans la ville, «où il y a plus d’hommes que de femmes, et s’il y en a, ce sont des prostituées», qui errent entre maisons délabrées, terrains vagues et bâches masquant des corps (ce genre de «bâche linceul» était visible en 2009, elle ne l’est plus aujourd’hui, «Google l’a fait disparaître» et répond au code d’erreur, 404 Not Found, d’où le titre du projet). De cette traversée de Juárez sur GSV, Carine a pris des notes, les plus précises possible, compilées en une sorte de journal, devenu la matière première à une série de poèmes, publiés désormais en un recueil.
C’est cette «poésie médico-légale» qui, dans l’expo, défile dans un caisson lumineux.
Et le processus d’écriture de se doubler d’interrogations.
«Est-ce documentaire? Qu’est-ce que ce système, a priori neutre, qu’est Google nous dit de la criminalité? En même temps, GSV est déshumanisant, la photo a-t-elle le droit de capter les gens dans leur misère?». Et, surtout, qui utilise cette banque d’images (que Google gonfle à des fins publicitaires)?
En tout cas, au cours de leur «road movie virtuel», Carine et Elisabeth Krecké disent avoir adopté la posture de «l’enquêteur dans son sofa», une idée chère à William S. Burroughs, poète de la Beat Generation.
Jusqu’au 15 mai, au Centre national de l’audiovisuel, 1b rue du Centenaire, Dudelange, infos: www.cna.lu

