Un peu plus à l’est / 71e édition du Festival de Cannes

De notre envoyée spéciale, Viviane Thill / Au moment d’entamer sa deuxième mi-temps, Cannes se maintient à un bon niveau, avec une légère avance pour les anciens pays communistes.

Deux films dominent dimanche soir la compétition. Tous deux viennent d’anciens pays de l’Est et thématisent la période communiste. Dans Cold War, le Polonais Pawel Pawlikowski reprend le magnifique noir et blanc et l’image presque carrée qui lui avaient valu un Oscar du meilleur film étranger pour Ida en 2015. Des chants traditionnels polonais aux ballets folkloriques dans le grand style soviétique jusqu’au jazz américain des années 50, la musique fait le lien entre le monde communiste et le monde «libre» tout en sublimant la folle et impossible passion amoureuse qui lie Wiktor le compositeur et Zula la chanteuse.

Il fait d’elle une vedette puis il passe à l’Ouest où elle finit par le rejoindre et où ils vont se déchirer, ne pouvant vivre ni ensemble ni l’un sans l’autre.

Le propos est moins dérangeant que dans Ida qui évoquait la question de l’antisémitisme en Pologne, mais le film est d’une si grande maîtrise esthétique qu’on l’imagine mal être oublié au palmarès.

L’autre film est russe et son intrigue se situe dans les années 1980 quand commençait à naître en Union soviétique une scène rock et punk largement inspirée des modèles
anglo-saxons. Leto (L’été) raconte les débuts de Viktor Tsoi qui sera une star du rock en Union soviétique, et son histoire d’amour avec Natalia, la femme de son mentor Mike. Loin de se cantonner au banal biopic, ce film (un peu trop long), également tourné en noir et blanc, regorge d’énergie et d’inventivité stylistique pour nous plonger dans l’exubérance d’une jeunesse qui pensait moins à se révolter politiquement qu’à s’exprimer musicalement en toute liberté.

L’ironie de l’Histoire veut que, trente ans après la chute du Mur, le réalisateur Kirill Serebrennikov soit assigné à résidence par le régime de Poutine, officiellement pour détournement de fonds publics et plus vraisemblablement parce qu’il soutient la cause homosexuelle et critique l’annexion de la Crimée.

Parmi les outsiders figure le film chinois Ash is Purest White de Jia Zhang-Ke, habitué de la compétition à Cannes (A Touch of Sin lui avait valu le Prix du meilleur scénario en 2013).

La modernisation rapide de la Chine, l’évolution des traditions et le monde de la pègre sont des thématiques récurrentes de Zhang-Ke qu’il reprend ici pour raconter l’histoire d’un caïd de province et de sa maîtresse qui sera trahie par lui mais lui gardera toujours sa loyauté. Ce film est porté par Zhao Tao dans le rôle d’une femme maîtresse au double sens du terme, qui fera son chemin alors que son homme sombre dans la déchéance.

Les relations homme-femme et les angoisses face à la virilité en crise sont aussi l’un des sujets sous-jacents de l’Iranien Jafar Panahi (assigné à résidence dans son pays comme Serebrennikov) qui fait se rencontrer dans un village trois actrices – dont une qu’on ne verra pas – dans son road movie minimaliste intitulé Trois visages.

A leur manière détournée, parfois ironique mais pleine de tendresse envers leurs personnages féminins, ces deux films rendent mieux hommage aux femmes que le désastreux Les Filles du soleil d’Eva Husson, sorte de téléfilm insipide et embarrassant qui regorge de clichés et de pathos pour raconter l’histoire de combattantes kurdes en guerre contre l’Etat islamique.

Un mot encore sur le film d’Ashgar Farhadi, présenté en ouverture et en compétition et qui est déjà sorti au Luxembourg. Deux fois oscarisé (pour La séparation et Le client), Asghar Farhadi retrouve dans Everybody Knows certains de ses thèmes de prédilection – les non-dits, le passé qui resurgit inopinément et les relations de groupe – transposés dans un village ensoleillé d’Espagne.

L’enlèvement d’une jeune fille va ici révéler les tensions enfouies dans une communauté villageoise et révéler au grand jour un secret familial que tout le monde connaissait déjà. Javier Bardem est excellent mais Penélope Cruz n’a pas grand-chose à faire et le film souffre d’une construction un peu trop mécanique.

Si cela ne suffit pas à faire une Palme, ça reste un beau film et, après Le Passé avec Bérénice Bejo, l’occasion pour Farhadi de consolider sa carrière internationale.