Plaisir des sens / «Isle of Dogs» de Wes Anderson

Amélie Vrla / Dans Lost In Translation, le film de Sofia Coppola tourné intégralement au Japon, Charlotte (Scarlett Johansson) jetait un œil amusé à la conférence de presse d’un film, où une actrice américaine blonde platine racontait qu’elle était, comme son compagnon de jeu, l’heureuse propriétaire de deux chiens.

Lorsque Isle of Dogs, le nouveau film de Wes Anderson, fut présenté à la 68e Berlinale cette année, la presse internationale eut droit à une scène relativement similaire: le panel entier des acteurs hollywoodiens présents répondit en effet par le menu au journaliste qui leur demandait s’ils possédaient eux-mêmes des chiens. Et chacun d’y aller de sa petite anecdote personnelle pour raconter son amour des bêtes. Il y avait, dans ce discours sympathique et creux, quelque chose de relativement symbolique du film de Wes Anderson.

Isle of Dogs est un long-métrage d’animation en stop motion situé dans un futur proche, dans une ville imaginaire japonaise du nom de Megasaki. Le maire et descendant direct de la dynastie des Kobayashi prend la décision de débarrasser la mégalopole de sa population canine, pour empêcher la grippe faisant rage de se propager à l’homme. Il fait saisir un premier chien, Spots, qu’il enferme dans une cage et fait acheminer par téléphérique jusqu’à une île-dépotoir au large de Megasaki, Trash Island, qui deviendra bientôt l’île des chiens – Isle of Dogs. C’est le début d’une déportation systématique de tous les chiens, dont les cages viennent échouer au milieu des cubes de déchets compressés.

Mais à Megasaki, certains habitants s’émeuvent de cette politique radicale. Parmi eux, le professeur Watanabe, bien décidé à découvrir le sérum qui permettra d’éradiquer la grippe canine et de faire revenir le meilleur ami de l’homme parmi ses maîtres, et Atari, neveu du maire Kobayashi et propriétaire du malheureux Spots. Le petit garçon de 12 ans prend son courage à deux mains et s’envole pour l’île des chiens dans un avion dérobé, pour tenter de retrouver son fidèle compagnon. Il y rencontrera une bande de cinq molosses, dont un chien errant du nom de Chief, réticent à sympathiser avec l’Homme.

Wes Anderson nous prouve son sens du rythme, par un montage extrêmement efficace, qui nourrit véritablement la part de comédie du film: sur une bande-son de génie nourrie d’excellentes percussions et composée principalement par Alexandre Desplat, nous suivons les aventures de ces chiens mis au ban de la société.

Mais si Isle of Dogs constitue sans doute le film le plus politique d’Anderson à ce jour, nous restons tout de même dans une approche relativement superficielle et anecdotique des thématiques extrêmement fortes et complexes qui ne cessent de tragiquement nourrir notre actualité. On prend certes du plaisir à regarder ce film, on rit à certaines répliques bien trouvées, on se laisse prendre par la légèreté de la comédie, par l’esthétique des décors, l’efficacité des plans et de leur alternance, l’utilisation de l’espace et de la perspective, mais l’on regrette de ne pas sortir plus profondément touché par l’histoire. Anderson ne creuse pas véritablement les sujets abordés, et semble avant tout chercher à plaire au plus grand nombre.

On déplore ainsi la présence du personnage de Tracy Walker, une étudiante américaine en échange universitaire au Japon, qui prend la tête de la lutte pro-chiens car elle est la seule à oser dénoncer et agir quand ses compagnons japonais se montrent passifs et cois.

Cette manière grossière de perpétuer l’image des Etats-Unis en sauveurs du monde et de construire un personnage en lequel le public américain puisse se reconnaître dérange et contribue à creuser le léger fossé qui sépare le spectateur du film.

On reste donc relativement en dehors du voyage, malgré le plaisir éprouvé devant les qualités visuelles et auditives du film, et notamment le soin apporté à la musique et au placement du timbre chaud des voix de la brochette de stars au casting. Mais l’histoire, elle, ne marque pas véritablement les esprits, et l’on sort de ce film quelque peu déçu intellectuellement.

Le film le plus politique d’Anderson à ce jour a tout de même une approche relativement anecdotique des thématiques complexes qui ne cessent de tragiquement nourrir notre actualité.