Photo de famille avec assassin /«Harmonium» de Kôji Fukada

Trois ans après «Au revoir l’été», Kôji Fukada revient par où on ne l’attendait pas: un film d’horreur, ou qui en a tout l’air.

Le film commence par un plan d’une jeune fille de dos, qui joue de l’harmonium. Et l’harmonium, c’est cet instrument horrible, dont l’utilisation et le fonctionnement mécanique produisent autant de bruit qu’il n’en sort finalement de musique. L’effet est souligné par le son rythmé et sec d’un métronome. On pense évidemment à l’utilisation des boîtes à musique, et de leurs mélodies généralement enfantines, dont les films d’horreur font souvent l’utilisation pour créer des ambiances oppressantes et angoissantes. Mais la jeune Hotaru n’est pas du tout possédée par le diable ou un quelconque pouvoir malveillant. Elle est l’enfant unique du jeune couple formé par Toshio, patron d’un petit atelier de mécanique de précision, et Akié, mère au foyer et fervente protestante. Tout semble très normal et très agréable dans cette petite famille et dans la banlieue japonaise qu’elle habite. Trop normal, et trop calme, pour que le spectateur n’attende pas la grosse tempête inévitable.

Il n’y aura cependant pas de tempête dans Harmonium. Du début à la fin, le rythme du film ne va jamais vraiment s’accélérer, et si la vie de la famille va être fortement chamboulée, ceci se fera toujours avec la même lenteur que celle des scènes d’introduction. Ce chamboulement commence par l’arrivée inattendue d’un vieil ami de Toshio, Yasaka (Asana Tadanobu, que l’on peut voir aussi dans Silence de Martin Scorsese cette semaine). Nous apprenons très vite que Yasaka sort tout juste de prison, et que si Toshio n’hésite pas à l’embaucher dans son atelier, ce n’est pas uniquement par pure solidarité, mais qu’il y a bien un secret qui lie les deux anciens amis. Akié est beaucoup moins hospitalière au début, mais va finalement accepter cet étranger au sein de leur famille, notamment à cause de sa bonne relation avec leur fille: il lui apprend notamment à jouer un nouveau morceau sur l’harmonium.

Questionner la violence

Au fil du temps, et malgré ses croyances religieuses, Akié va se sentir attirée par le mystérieux et taciturne Yasaka, qui se déplace un peu comme un automate et est toujours vêtu d’un blanc immaculé. Vers le milieu du film cependant, il y a une scène où il enlève sa combinaison blanche et le spectateur découvre le tee-shirt rouge sang qu’il porte en dessous. Le réalisateur utilise d’ailleurs ces touches écarlates à plusieurs moments particulièrement forts de son histoire. Ici, Akié va devoir repousser les avances sexuelles de Yasaka dans ce qui sera un des rares moments réellement violents du film, et le grand drame de l’histoire va se passer immédiatement après, en «off», faisant en sorte que nous ne serons jamais à 100% sûrs de ce qui est réellement arrivé.

En tout cas Yasaka va disparaître de la deuxième partie du film, mais restera néanmoins triplement présent par, d’un côté, l’arrivée de son fils au sein de l’atelier et du domicile, d’un autre côté par les rêves et hallucinations d’Akié et de Toshio, et finalement sur une photo récurrente.

Nous retrouvons la famille huit ans plus tard, alors qu’Akié souffre toujours de remords par rapport aux sentiments qu’elle a pu ressentir pour Yasaka, et Toshio croule sous son secret que l’on découvre plus important encore qu’il n’avait été suggéré au début. Entre les deux parents reste la jeune Hotaru comme un rappel incessant du déclin tragique de leurs vies, et peut-être de l’humanité entière. Et si le film s’est ouvert sur le souffle lourd d’un harmonium, il se clôt sur sa reprise symbolique et terrifiante.

Misch Bervard