Perturbant /Coups de cœur

Ne pouvant pas prendre le volant suite à une intervention chirurgicale, je me suis fait conduire au cimetière de Diekirch le jour de la Toussaint. Comme il y avait moins de trafic que d’habitude, j’ai demandé à mon chauffeur de prendre jusqu’à Mersch la route à travers les localités qui s’enchaînent dans la vallée de l’Alzette. J’avais donc, à cause des limitations de vitesse et de mon emplacement à côté du conducteur, avec vue «panoramique» imprenable, une belle occasion d’inspecter en détail les enfilades de bâtisses qui défilaient des deux côtés de la route. Et voilà que, tourneboulé par ce que je voyais, mon sang n’a fait qu’un tour.

Si vous voulez, vous aussi, avoir des frissons dans le dos, je vous recommande de faire la même «excursion». A moins que vous ne soyez complètement insensible aux réalisations architecturales qui sortent de terre à tout bout de champ. Car ce que j’ai pu voir en l’occurrence en horreurs grotesques, en constructions farfelues, en volumes tordus, en styles stupéfiants défie l’imagination. C’est à se demander si les responsables de cet amalgame d’immeubles ont donné les autorisations de construire sans se soucier un seul instant de l’aspect final des artères traversant leurs localités. On est souvent loin du précepte que l’architecture devrait être l’art de transformer, de concevoir, de construire des édifices et des espaces extérieurs selon des critères esthétiques et des règles de vie en commun bien déterminés.

Désormais, certains architectes s’en donnent à cœur joie en oubliant la place que le produit de leur imagination débordante prendra à côté d’édifices dont l’aspect n’a vraiment rien à voir avec celui de leur propre conception.

Sur mon trajet, j’avais ainsi l’impression de faire un tour dans un train-fantôme et si certains bâtiments étaient fort réussis en soi, leurs voisins directs, souvent d’étranges immeubles à appartements aux coins et recoins surprenants, aux baies vitrées trop grandes ou aux fenêtres trop petites, leur enlevaient tout attrait par l’étrange manie de faire «moderne», «design», «futuriste» de ceux qui les ont conçus.

Pour éviter tout cela – et notamment aussi les façades d’immeubles aux couleurs criardes faisant mal aux yeux –, il faudrait des règles plus strictes lors de l’octroi des autorisations de construire ou de transformer, mais elles feraient crier tout de suite à l’atteinte aux libertés individuelles. En arrivant assez déprimé au cimetière de ma ville natale, je fus forcé d’y constater une fois de plus qu’en ce qui concerne les monuments funéraires, l’aspect n’est pas beaucoup mieux. Là aussi il y a de tout et de rien et un trop grand étalage de mètres cube de granit et de marbre. Heureusement qu’en ce jour des morts, les arrangements de fleurs – tout aussi variés et de goûts divers que les pierres tombales – apportaient une note de fraîcheur contrastant avec la raideur de la plupart des sépultures. Je suis plus convaincu que jamais que mes cendres seront dispersées au pied d’un arbre séculaire dans un de ces lieux de repos éternel qui commencent à avoir la faveur de ceux qui ont à cœur, après avoir rendu l’âme, de continuer à communier avec la nature.

Pierre Dillenburg