Paysage habité

Chi-Tsung Wu, «Crystal City 003 – Voyage», 2010, installation (circuit, moteur, LED, PVC)

Marie-Anne Lorge– mlorge@le-jeudi.lu / Révélant trois artistes taïwanais, «Phantom of Civilization» (au Casino Luxembourg) est une exposition bluffante de poésie, où la technologie se met discrètement au service de l’essentiel: la spiritualité.
Pour ceux qui se plairaient à l’oublier, le «Casino», au gré de ses collaborations, a aussi pour mission de nous faire découvrir l’ailleurs dès lors qu’il est de qualité.
Alors, profitant de l’accueil fait à Taipei de Unground – installation vidéo à canaux multiples «dépeignant la liquéfaction de la matière solide dans une complexité de flux» – des artistes luxembourgeois Gast Bouschet & Nadine Hilbert, belle était l’occasion pour le «Casino» de vadrouiller dans cette île d’Asie de l’Est afin d’y trier les pépites parmi le légendaire kitsch.
Et les pépites sont véritables, et c’est un triplé. Il y a Goang-Ming Yuan (né en 1965), l’un des premiers à Taïwan à faire de l’art vidéo, Fujui Wang (né en 1969), un pionnier en «noise sound» et le jeune Chi-Tsung Wu (né en 1981) qui, expérimentant différents médiums, convoque la tradition pour mieux éclairer l’ambiguïté de notre société.
Dit comme ça, ça paraît sec et cérébral, or, par l’exemple, les œuvres décapsulent des univers extrêmement sensibles, oscillant entre rêve et réalité, et toujours prompts à basculer d’un état à un autre.

Sons et images

C’est aussi une excellente option de ne se consacrer qu’à trois artistes seulement, leur mettant tout un étage à disposition. Trois œuvres pour chaque artiste, un plein espace pour chaque œuvre, voilà qui oxygène le parcours, qui permet à l’air et à la lumière de faire son chemin dans l’œil et l’esprit, au ventre aussi.
En prime, parfois, le son d’une pièce interfère sur une œuvre contiguë, mais cette perméabilité est un énième atout, qui peut faire dire (tout) autre chose au tout.
Enfin, si Phantom of Civilization se répand donc au premier étage, c’est parce que le rez-de-chaussée du «Casino» est, lui, dévolu au Mois européen de la photo, du moins au chapitre baptisé «Transit», censé faire renaître le passé «dans la dialectique du présent» – avec The First Murder, une vidéo de Vladimir Nikolic qui «retrace le chemin de l’assassinat du roi yougoslave Alexander 1er à Marseille», avec The Angel of History, un film tourbillon d’ Aura Rosenberg qui, en cinq minutes, compile toutes les constructions et toutes les ruines de l’histoire, avec aussi les puissantes photos d’Adrian Paci, qui écorche les conflits accouchés de l’exil ou de la migration.
Mais donc, retour à Phantom of Civilization, à la façon de parler de notre monde contemporain – de ses paradoxes, leurres, artifices ou menaces – à travers la (re)création de paysage(s) – paysage intérieur ou extérieur, mémoriel ou quotidien.
Avec ses cadres en aluminium, suspendus comme une sculpture minimale, ce que Fujui Wang ne trahit pas d’emblée, c’est que son installation est bel et bien un paysage et que celui-ci est sonore. En fait, dans des petits dispositifs aux allures de boîtes circulaires, l’artiste a enregistré différents environnements (trafic routier, aspirateur etc.) et dès lors que le visiteur approche le dispositif du cadre mis sous tension, c’est donc tout un paysage urbain qui s’éveille à l’oreille. Dans Sound Dots, les sons sont puisés dans la nature, qui, associés à des points lumineux, font grésiller les fils de la structure comme sous l’effet d’une pluie de grillons.

De l’invisible

La sublimation a également lieu avec Chi-Tsung Wu. Qui se sert d’une vieille roue (tournante), d’un projecteur et d’un maillage de fil de fer. L’image projetée relève de la calligraphie, pour progressivement se déformer, jusqu’à tracer des cimes de montagnes, réelles ou métaphoriques, celles-là que chérit la peinture traditionnelle chinoise.
Partant de là, Chi-Tsung nous conduit dans l’espace – à moins que ce ne soit à mille lieues sous les mers –, là, dans une constellation de particules colorées, sauf que ce ballet (par caméra interposée) est celui… des poussières (du sol de la salle d’expo) – c’est dire le pouvoir de la lumière, et celui de l’invisible.
Et justement, de l’invisible il en est question dans Crystal City, une utopie de ville bâtie en briques transparentes et légères, qui, par projection – oui, encore une caméra, montée sur rail – libèrent un spectre graphique croissant, envahissant: «tout un monde d’une réalité sans commun».
Là où l’épiphanie est totale, c’est avec Goang-Ming Yuan. Qui explore les notions de «maison», d’«habitat» – «c’est la poésie qui nous permet d’habiter le monde» (dixit F. Hölderlin) – mais aussi de «ruine», y compris les traumatismes inhérents aux inexorables catastrophes (nucléaires).
Dans la vidéo Dwelling, par exemple, tout est paisible, contemplatif – c’est par cette esthétique, où coule beaucoup d’eau, que l’artiste conjure sa peur. On est dans l’intimité d’un salon élégant, avec cheval à bascule et livres. L’horloge s’est arrêtée sur 14.00h. Puis tout vacille, tout se noie, mais… en beauté! Et chacun de rester hypnotisé par ces bulles, bouillon souterrain, dévastation silencieuse…
* Jusqu’au 6 septembre, infos: www.casino-luxembourg.lu