Paul Gauguin

Sophie Hedtmann /A la Fondation Beyeler, jusqu’au 28 juin

Il aura fallu six années à la Fondation pour monter une telle exposition. L’événement est exceptionnel, et rares sont les institutions qui peuvent encore, et pourront demain, rassembler autant de chefs-d’œuvre.
La Fondation Beyeler a défini quatre périodes phares dans la vie de Gauguin qui correspondent à ses voyages: Pont-Aven, Tahiti, premier et second voyage, puis les îles Marquises. Nous suivons ainsi le peintre à travers ses voyages, ses quêtes et ses doutes.

La rétrospective débute à l’époque où le peintre a commencé à révolutionner la peinture. Paul Gauguin, après avoir été courtier à Paris, décide de se consacrer à sa passion, la peinture. Aspirant à un retour aux sources, il part en 1886 en Bretagne où il travaille avec les artistes de Pont-Aven qui le considéreront rapidement comme leur chef de file. La vision du sermon (1888) surprend par sa composition et ses couleurs éclatantes.

L’œuvre trône dans les premières salles de l’exposition et introduit ce vers quoi Paul Gauguin tend: des scènes mystiques, l’utilisation de couleurs presque pures et l’expression des sentiments. Nous y voyons des femmes en coiffe bretonne au premier plan et, à l’arrière-plan, sur un fond rouge carmin, une scène de la lutte de Jacob avec l’ange. Le peintre mélange réalité et vision mystique en utilisant les aplats de couleur caractéristiques de l’esthétique japonaise. Dès cette œuvre, l’artiste dépasse la simple représentation naturaliste pour tenter de peindre l’imaginaire. Ainsi Gauguin écrit-il dans Diverses choses: «(…) de la couleur, propre à aider l’essor imaginatif, ouvrant une porte nouvelle sur l’infini et le mystère».

L’artiste n’est pas satisfait par la Bretagne, il souhaite aller plus loin, découvrir des sociétés primitives où il pense encore pouvoir expérimenter l’idée de l’ailleurs, d’une terre immaculée, exotique, proche de celle qu’on se fait du paradis où l’homme vit en communion avec la nature.

Tahiti, première escale

Influencé par Jean-Jacques Rousseau et son idéal du bon sauvage ou par Pierre Loti qui vante l’érotisme de la vie tahitienne, Paul Gauguin est persuadé que Tahiti est un Eden laissant au peintre la liberté de rêver.

Ses premières œuvres tahitiennes témoignent de son enthousiasme: elles sont lumineuses, les corps envahissent tout l’espace, les tissus sont chatoyants, la végétation luxuriante. L’artiste invite le spectateur à entrer dans l’intimité des scènes en choisissant pour ses titres des extraits de conversation qu’il aurait pu avoir avec ses modèles: Aha oe feii?/Eh quoi! Tu es jalouse? Dans cette œuvre peinte en 1892, les corps nus des jeunes femmes occupent tout l’espace, le paysage est abstrait, c’est une composition d’aplats de couleurs avec notamment un rose tendre que l’on retrouvera dans plusieurs de ses œuvres.

Malheureusement, cette joyeuseté ne sera que de courte durée. Un an après sa venue, sa situation financière se détériore et il est victime d’une crise cardiaque qui l’oblige à rentrer à Paris. Les ventes de ses œuvres sont des fiascos et lorsqu’il repart à Tahiti en 1895, c’est avec beaucoup plus de désillusions et d’amertume. Il ne cherche plus à peindre la beauté des femmes, des paysages et des émotions, mais revient à ses questionnements mystiques en peignant de grandes compositions allégoriques qui évoquent le paradis perdu. Dans Rupe Rupe/La cueillette des fruits (1899) la végétation est luxuriante, les couleurs éblouissantes et pourtant il en émane une certaine tristesse avec ce personnage féminin central qui fixe le spectateur avec un regard sombre, sans sourire.

Après la signature de son contrat avec le marchand d’art Ambroise Vollard, Paul Gauguin part pour les Marquises, sa dernière étape. Dans la dernière salle sont rassemblées une dizaine d’œuvres dont Contes Barbares (1902)– étrange composition bleutée à trois personnages incluant un ancien ami de Gauguin dont le visage ressemble à un satyre – ou encore le sublime Cavaliers sur la plage (1902) où le peintre utilise ce fameux rose tendre pour mettre en scène un étrange ballet de cavaliers sur une plage. L’exposition s’achève sur une salle multimédia qui retrace toute sa biographie, ses voyages et ses œuvres majeures. Le catalogue fait la part belle aux reproductions, il est à l’image de l’exposition: une invitation au voyage.

C’est probablement la dernière fois que nous pourrons admirer Nafea faa ipoipi? (Quand te maries-tu?) peint en 1882 et vendu d’après le New York Times à 265 millions d’euros à un émir du Qatar, mais aussi que nous pourrons voir rassemblées autant d’œuvres de Gauguin. La valeur d’assurance étant évaluée à plus de 2,5 milliards de francs suisses «ce n’est pas demain la veille», comme l’écrit Harry Bellet (Le Monde, 12/02/2015) «qu’un musée pourra de nouveau organiser une rétrospective»… A moins qu’Abu Dhabi ne s’en mêle!

Baselstrasse 77, Riehen, Suisse. Infos: www.fondationbeyeler.ch.