Passage de témoin / De Juncker à la coalition à trois

Jacques Hillion et Olivier Tasch / Si le premier numéro du Jeudi sort le 17 avril, l’année 97 est forte en symboles. Le dernier des hauts-fourneaux luxembourgeois s’arrête définitivement le 31 juillet, tournant ainsi une page de cette histoire industrielle qui a tant forgé le Grand-Duché. Le pays compte alors 420.000 habitants, une bonne part des Luxembourgeois pensent sincèrement que leur langue s’apprête à mourir sous la pression démographique. Les banques sont déjà bien installées, internet balbutie tout autant que les téléphones portables, Juncker est déjà Premier ministre, le pays ronronne confortablement mais ne se doute pas que les changements qu’il vit déjà ne sont que les prémices de bouleversements qui lui dessinent sa physionomie actuelle.

En 1997, quinze années de coalition entre le CSV et le LSAP sont en passe de se terminer. L’ascension de Jean-Claude Juncker vers la plus haute marche du pouvoir s’est réalisée deux années plus tôt, avec le départ de Jacques Santer à la présidence de la Commission européenne. Une année 1995 charnière pour Juncker, autant que pour le pays qui, avec l’année culturelle, s’internationalise (lire p. 25 à 27).

En 1997, le pays connaît une croissance économique qui frôle les 6% et un chômage à 3%, considéré à l’époque comme relativement élevé. Personne ne peut imaginer alors l’accélération des folles transformations que s’apprête à connaître le Grand-Duché. La population du pays croît et atteint 420.000 personnes. En moins d’une décennie, elle augmente autant qu’au cours des quarante années précédentes. (340.000 en 1970, 380.000 en 1990). Le défi politique est posé.

En 1999, la législature se termine en eau de boudin pour les socialistes qui, en 1998, voient démissionner leur ministre de la Santé, Johnny Lahure, face à un scandale de gestion financière. La réforme des pensions dans la fonction publique déchaîne également les passions et la coalition est exsangue. Les législatives de 1999 ouvrent une voie royale pour l’accession des libéraux au pouvoir, ou du moins pour devenir le partenaire de coalition incontournable du CSV. Lequel reste la première force du pays malgré la perte de deux sièges à la Chambre, passant de 21 à 19 sièges alors que le LSAP chute de 17 à 13. Après quinze ans de règne CSV-LSAP, l’entrain des partenaires n’est plus de la première fraîcheur, le besoin de changement se fait sentir.

Les négociations entre DP et le CSV s’avèrent pourtant très difficiles.

Juncker, plus à l’aise avec son aile gauche, doit désormais composer avec une génération de libéraux flamboyants que sont Polfer, Goerens ou Grethen. Comme pour mieux marquer cette rupture, dès le début de la législature, le Grand-Duc Jean abdique à la faveur de son fils Henri. Une nouvelle ère s’ouvre.
Le DP se targue d’avancées sociétales comme le Pacs, sans réussir à pousser les conservateurs vers le mariage gay. Lequel sera finalement adopté en 2014 avec la bénédiction des chrétiens-sociaux. Le ministre de la Santé, Carlo Wagner, présente même un texte sur l’euthanasie, mais il sera perdu dans les limbes législatifs pour mieux ressurgir moins de dix ans plus tard.

Les investissements au Kirchberg sont colossaux afin de consolider le statut de siège européen. C’est à cette époque que démarre l’aménagement de la place de l’Europe, où naîtra notamment la Philharmonie. Ce sont aussi les débuts de la reconversion des friches industrielles de Belval, accompagnés par la décision de créer l’Université du Luxembourg.

Dans la société, les interrogations sur l’avenir prennent un écho tout particulier aujourd’hui. En 2000, le président de l’Association des banques et banquiers Luxembourg, François Moes, estime qu’il est «compréhensible que beaucoup de Luxembourgeois totalement à l’abri matériellement soient devenus blasés et ressentent surtout les éléments négatifs de la très forte croissance économique que nous connaissons actuellement. Il est en effet difficile de rester indifférent devant la flambée du marché de l’immobilier et les embouteillages quotidiens qui sont deux conséquences visibles de la très forte conjoncture économique. Comment faire alors pour que le « plus » en croissance économique se traduise en « mieux » en qualité de vie?»

Les spécialistes des projections démographiques planchent déjà sur 400.000 emplois et 700.000 habitants à l’horizon 2025. Mais atteindre ces proportions n’est guère une volonté politique, il s’agit plus de s’en servir comme argument choc pour ériger le fameux mur des pensions.

Cette forte croissance confronterait le pays à des problèmes que les milieux politiques ne sont pas encore en mesure de dominer. «Comment faire face aux exigences en matière sociale et d’infrastructures d’un pays qui peut évoluer au rythme actuel vers les 700.000 habitants dans un peu plus de vingt ans? (…)

(…) Comment garantir la pérennité de nos systèmes de sécurité sociale, vu le risque d’une exportation accrue des prestations?», s’interrogent les commentateurs de l’époque.

Dans son discours sur l’état de la nation en 2000, le premier de l’ère CSV-DP, Juncker, convoque alors le «développement durable», terme alors peu usité, comme une voie possible au-delà de l’écologique. Ce qui est alors considéré comme une méthode doit même garantir un système de pension et éviter le scénario à 700.000 habitants. Scénario qui, selon Juncker, aurait des conséquences pour ainsi dire insurmontables. En termes d’aménagement du territoire notamment. Les revenus fiscaux ne suffiraient pas pour assurer les frais des infrastructures nécessaires. Le constat du Premier ministre est largement partagé par la classe politique, qui lui confère une aura sans pareille. Le leader de l’opposition à la Chambre, le socialiste Jeannot Krecké, parle d’«un feu d’artifice rhétorique» pour qualifier le talent d’orateur exceptionnel du Premier ministre.

L’épouvantail d’un Etat à 700.000 pourra être agité encore bien des années même si, aujourd’hui, il fait sourire. Le débat reste tenace, mais porte sur la capacité d’accueillir 1,1 million d’habitants.

A l’époque, le modèle social et politique choisi par le pays accentue le retranchement des nationaux dans le secteur public et, bon an mal an, réduit encore un plus leur contribution au secteur privé, là où se créent la plupart des richesses. L’impérieuse importance du dialogue social prend à cet égard tout son sens. Tout comme la pratique quasi institutionnelle du consensus. Et Jean-Claude Juncker d’incarner le gestionnaire «en bon père de famille», qui malgré des performances économiques record ne cède pas à l’euphorie. Il se veut le regard rivé sur le long terme: «Au premier regard, voire même au second, on a l’impression qu’on ne peut qu’être optimiste quant à notre avenir, lance-t-il à la tribune de la Chambre, pourtant, cette croissance rapide met le Luxembourg face à de gros défis et à de solides problèmes.»

Incarner le pouvoir, c’est l’affaire de Juncker. Son partenaire de coalition, le DP, ne veut pas lui céder trop de terrain. Lydie Polfer estime dans un entretien au Jeudi que «le programme gouvernemental porte notre signature. Nous sommes un partenaire réaliste et efficace du gouvernement. Si nous réalisons ce programme, les électeurs sauront reconnaître la part de mérite qui nous revient.» Malheureusement pour elle, c’est le contraire qui se produit. Pour le DP, la chute en sera d’autant plus dure. Car côté économie, la croissance «plonge» sous les 2,5% et le chômage grimpe à 4,3% en 2003. Et lors des législatives de 2004, les libéraux perdent tout, ou presque, à la faveur du CSV qui arrive à défendre le bilan gouvernemental et à s’en arroger les mérites. Le DP se fait littéralement cannibaliser. Au cours de la campagne, le CSV fait mouche avec son «Sechere wee» («Chemin sûr») qui répond au désir de sécurité de beaucoup d’électeurs dont le souvenir traumatique du 11 septembre 2001 est encore bien présent. Le CSV rafle ainsi la mise avec 24 sièges au Parlement, score que l’on pense alors historique. Le culte de la personnalité de Jean-Claude Juncker fonctionne bien, lui qui avait fait campagne sur le ton «si vous voulez que je reste, vous devez voter pour moi et mon parti». Il remettra d’ailleurs son destin politique personnel en jeu en 2005, lors de la campagne référendaire pour la Constitution européenne.

Juncker forme donc un nouveau gouvernement, cette fois avec le LSAP emmené par Jean Asselborn. Ce dernier, sans prévenir, se révèle au fil du temps un très fin tacticien et s’apprête à faire une longue et brillante carrière de ministre des Affaires étrangères. Poste qu’il occupe encore aujourd’hui, treize ans plus tard.

Au début de cette législature 2004-2009, son acolyte chrétien-social, qui se voue de plus en plus à l’Europe, prend la présidence de l’Eurogroupe à partir de septembre 2004. Au niveau national, il maintient sa ligne et n’a de cesse de répéter la nécessité de lier démographie et pensions. «Quand j’ai affirmé, il y a quelques années, que le Luxembourg était en train d’évoluer vers un pays qui compterait à terme 700.000 habitants, on m’a dépeint comme quelqu’un qui voulait faire peur aux gens. Je voulais en fait susciter un débat assez tôt pour que l’expansion démographique qui s’annonce nous ouvre des perspectives pour opérer des transformations politiques. C’est un débat qu’on n’a pas voulu et je continue à le regretter. Quand j’ai lié cette évolution démographique avec la question des retraites, […], j’ai reçu d’autant plus de coups. Or, si nous voulons éviter que la proportion des personnes âgées par rapport à la population totale progresse de telle sorte qu’elle rende impossible le maintien du niveau élevé actuel des rentes ou pensions, nous devons prévoir une immigration massive.»

C’est aussi l’heure des choix, dit-il: «Nous ne pouvons pas, d’une part, vouloir à long terme un niveau élevé de salaires, de rentes ou de pensions et, d’autre part, refuser l’augmentation du nombre de cotisants et de contribuables qui permettent de les financer. Comme il n’y a pas assez de Luxembourgeois qui naissent pour garantir le maintien de ce système, il est évident que nous devrons faire venir les gens au Luxembourg pour occuper les emplois dont nous avons besoin pour assurer la survie de notre système d’assurance vieillesse.» L’esprit visionnaire se conforte également à travers l’IVL (concept intégré des transports et du développement spatial pour le Luxembourg). C’est le sujet le plus important et le plus vaste, qui va déclencher un grand débat. «Nous avons un à deux ans pour l’organiser, puis nous devrons agir en conséquence», dit-il lors de la campagne de 2004. Depuis la terminologie a changé, mais les défis posés par la démographie restent entiers.

La législature sera marquée par deux grandes réformes sociétales. (…)

(…) D’un côté, la réforme qui permet la double nationalité et, de l’autre, celle sur l’euthanasie. L’épisode est historique puisque le Grand-Duc refuse de signer la loi.

Pour éviter la crise institutionnelle qui couve et en même temps respecter l’opinion du Grand-Duc, le terme «sanctionner» est supprimé de la Constitution et remplacé par «promulguer». L’honneur est sauf et la loi adoptée dans la foulée.

En revanche, les catholiques les plus rétifs sont horrifiés. Ce «faux pas» ne sera pas sanctionné par l’électorat CSV, bien au contraire.

Lors de législatives qui se tiennent la même année 2009, le CSV obtient un score réellement historique avec 26 sièges. Juncker est au firmament et décide de remettre le couvert gouvernemental avec ses amis socialistes.

La législature sera elle aussi historique, puisque inachevée. Les scandales à répétition au sein des services secrets dont le Premier ministre a la charge le poussent à demander au Grand-Duc d’organiser de nouvelles élections une année avant la fin de son mandat.

Le scrutin aboutit à la coalition inédite entre libéraux, socialistes et écolos. Déraisonnable pour Juncker.

Parce que son parti est largement le plus important du pays avec ses 23 députés. Mais aussi parce que, dix ans plus tôt dans les colonnes du Jeudi, il estimait que «la cohérence de l’action gouvernementale serait la grande perdante d’une formation tripartite. Définir une intersection entre les vues de trois partis enlève à l’action gouvernementale la rigueur dont celle-ci a besoin. Je ne dirigerai jamais un gouvernement composé de trois ou quatre partenaires parce que ce serait préjudiciable aux intérêts luxembourgeois.» Il ne sort pas pour autant par la petite porte puisque sa destinée est européenne.

La coalition dite «Gambie» tient à une majorité de deux députés. Sa composition reste un moment historique puisque c’est la première fois depuis quarante ans que le CSV n’est pas au pouvoir.

Quoi qu’il en soit, la coalition, avec à sa tête le libéral Xavier Bettel, veut incarner le changement.

Un changement sur tous les fronts et qui vise surtout à mettre fin à l’Etat-CSV, aux habitudes liées au pouvoir et à l’omniprésence de l’Eglise catholique dans la vie publique. Si la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas réellement un objectif, les deniers publics ne serviront plus, à terme, à financer les cultes. Ce n’est là qu’une des avancées de ce gouvernement à trois. Celui-ci réforme à tout-va. Malgré son enthousiasme, il enregistre un fiasco retentissant à l’occasion du référendum du 7 juin 2015. La principale question, qui porte, sous certaines conditions, la possibilité d’offrir aux étrangers le droit de vote aux élections législatives, est rejetée par 80% des électeurs.

Le débat, ouvert lors d’une table ronde du Jeudi, s’avère rude et porte essentiellement sur la question de l’identité luxembourgeoise. Malgré ce revers, la coalition bénéficie à plein du retour de la croissance. Elle espère que les bons chiffres de l’économie ainsi que des idées innovantes telles que le «space mining» porteront leurs fruits d’ici octobre 2018, date des législatives.