La parole libérée / «Grâce à Dieu» de François Ozon

Misch Bervard / Plus d’un mois et demi après sa projection à la Berlinale et sa sortie empreinte de polémique en France, le nouveau film de François Ozon est enfin visible au Grand-Duché. Entre-temps, les cinéphiles luxembourgeois n’ont pas pu échapper à la bande-annonce de Grâce à Dieu qui laissait présager le pire.

Celle-ci consistait en un montage parallèle de scènes de dialogues des trois personnages principaux, qui s’entrecroisaient de façon quelque peu racoleuse. Evidemment, c’est l’effet recherché par beaucoup de bandes-annonces, mais celle-ci avait la malheureuse particularité de ressembler à une promo de téléfilm-dossier et, pour des raisons difficilement identifiables, les acteurs sonnaient en partie très faux. Surtout Melvil Poupaud.

Ajoutons à cela que nous avions quitté Ozon en 2017 avec le thriller érotico-ridicule et raté qu’était L’amant double, et que nous savions donc de quelles déceptions le réalisateur était capable. Enfin, le fait que Grâce à Dieu ait pas mal fait parler de lui, pour des raisons autres que cinématographiques, à l’occasion de sa sortie en France, nous aurait plutôt incités à le ranger dans la catégorie des films sur lesquels il n’est pas absolument nécessaire de revenir dans les pages de ce journal.

A la sortie de la projection, nous avons cependant décidé que le film valait la peine qu’on lui consacre un papier à l’occasion de sa sortie luxembourgeoise. Ne serait-ce que pour désamorcer les craintes injustifiées que la bande-annonce avait pu faire naître. En effet, Grâce à Dieu n’est pas du tout le film-dossier racoleur qu’il aurait pu être. Et surtout: il sonne très juste, aussi bien au niveau du scénario – en ce qui concerne la construction des parcours de ses personnages –, que par l’interprétation des trois comédiens principaux que sont (par ordre d’apparition à l’écran) Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud.

Contrairement à la bande-annonce, le film est divisé en trois parties très distinctes. Nous suivons d’abord Alexandre Guérin, bourgeois catholique lyonnais par excellence, au moment où il est rattrapé par son enfance de scout, au cours de laquelle il a été victime d’un prêtre pédophile. Une psychologue pas très nette de l’évêché organise une rencontre quasi surréaliste entre Alexandre et ce prêtre, à l’issue de laquelle le premier décide d’aller porter plainte contre le second, ainsi que contre la hiérarchie de l’Eglise qui continue de couvrir tous ces crimes depuis des décennies. C’est ensuite, seulement, qu’avec Alexandre, nous allons retrouver d’autres victimes du même prêtre, et découvrir les histoires personnelles de celles-ci. Il y a d’abord François, qui est devenu athée, et finalement Emmanuel, qui a peut-être gardé les séquelles les plus visibles des expériences sexuelles forcées et répétées dont il fut la victime.

A part dans quelques flashbacks au look vintage années 80 qui frisent le ridicule et desservent donc plutôt la cause, Grâce à Dieu nous présente trois protagonistes très différents mais très crédibles, parce que très nuancés, sans que nous nous attachions inconditionnellement à l’un ou à l’autre. Les trois vont créer l’association «La parole libérée» pour entamer une action judiciaire groupée, mais surtout pour combattre le silence et l’hypocrisie généralisés de l’Eglise – et accessoirement aussi de leur entourage et famille.

Ozon réussit aussi à faire sensiblement évoluer ses personnages, de façon à ce qu’ils ne restent pas de simples exemples types de victimes. Ainsi, Alexandre le catholique, qui au cours du film insiste plusieurs fois sur l’importance d’agir à l’intérieur même de l’Eglise pour le bien de celle-ci, va finir par exprimer clairement des doutes par rapport à sa foi chrétienne.

Grâce à Dieu n’est donc certainement pas le film à scandale sur la pédophilie que certains attendaient et globalement, il est plus complexe qu’il en a l’air, même s’il reste finalement assez conciliant, dans la mesure où il pourrait mettre d’accord un «bouffeur de curés» invétéré et un catho libéral.

Dans le registre plus anecdotique des secrets de tournage, notons que François Ozon n’a pas pu bénéficier du support de l’archevêché de Lyon pour filmer à l’intérieur des églises, ce qui fait qu’il s’est rabattu sur la Belgique et le Luxembourg. On pourra reconnaître, entre autres, les églises Saint-Martin d’Arlon et Saint-Willibrord de Bascharage.

Le film reste finalement assez conciliant, dans la mesure où il pourrait mettre d’accord un «bouffeur de curés» invétéré et un catho libéral.