Parabole/Voyage en Grèce

Aujourd’hui, 52.000 réfugiés sont pris en otage en Grèce, entre l’Europe devenue quasiment inaccessible depuis la fermeture de la frontière macédonienne et la Turquie, qui a commencé à patrouiller plus sévèrement le long de ses côtes.

Dans sa tente à même le bitume du port du Pirée, entre les pots d’échappement des camions et les bateaux de croisière, Beshra, une grand-mère syrienne d’environ 60 ans, se morfond d’anxiété. Après avoir cheminé trois mois de Syrie jusqu’aux rivages grecs, elle est coincée sur le port depuis quatre semaines. Sa fille est en Allemagne, elle ne la reverra pas de sitôt. C’est un véritable cauchemar. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive et pourquoi les frontières sont fermées. Complètement perdue, elle ne sait pas comment prendre en main sa demande d’asile. Par-dessus tout, elle est épuisée. Elle a mal partout à cause du voyage, du soleil qui tape et du bitume, elle a mal parce que sa famille lui manque et le futur lui fait peur.

Des milliers de familles sont ainsi déchirées par les aléas des routes migratoires. Pour ceux qui sont bloqués en Grèce, comme Beshra, l’attente est terrifiante car ils ne peuvent pas aller de l’avant, et on trop souffert en chemin pour reculer. Dimanche, des réfugiés piégés à Idoméni s’en sont apparemment pris à la barrière. La police macédonienne a répliqué à coups de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène. Quelle horreur!

Ainsi, ces 52.000 réfugiés coincés entre deux décisions politiques payent le prix de l’incohérence de l’accord entre l’UE et la Turquie.

En termes très généraux, cet accord prévoit le renvoi de la plupart des réfugiés arrivés «illégalement» en Grèce vers la Turquie.

Pour chaque réfugié renvoyé, un réfugié syrien qui aura déposé sa demande d’asile depuis la Turquie sera accueilli par l’Europe.

Mais les réfugiés n’auront pas mis longtemps avant de se faufiler par milliers à travers les failles de l’accord.

En effet, avant le 20 mars, les réfugiés ne déposaient pas leur demande d’asile en Grèce, mais attendaient d’être en Allemagne.

Aujourd’hui, les 52.000 réfugiés bloqués en Grèce ont bien compris que pour avoir une chance de rester en Europe, il faut introduire une demande d’asile en Grèce même. La Grèce est alors obligée de traiter chaque dossier individuellement. Evidemment, le service de demande d’asile grec s’est complètement effondré.

Alors que des milliers de Grecs sont solidaires des réfugiés, dans leur cœur ou activement, il y a aussi ceux qui veulent s’en débarrasser. Décomplexé, le parti néonazi l’Aube dorée appelle à l’expulsion des réfugiés et se fait le porte-parole d’un racisme agressif.

Dans le camp du port du Pirée, des femmes et des enfants se sauvent en courant, pâles – des manifestants arrivent, brandissant des drapeaux rouges. «Ce sont ceux qui haïssent les réfugiés.» Tout le monde panique. Heureusement, ce sont des groupes de gauche qui viennent témoigner de leur support. Mais la prochaine fois, qui sait?

Les regards terrifiés des familles pensant faire face à l’Aube dorée nous apprennent pourtant une chose: les réfugiés ne se sentent pas en sécurité en Europe, ils ont peur.

Quelle honte pour l’UE de n’avoir pas su gérer cette crise humanitaire et politique que l’on a pourtant vue venir, et qui aurait aussi pu être une façon de redonner un peu d’honneur à cette union qui n’en a décidément plus la force.

Charlotte Bruneau