OTAN en emporte le vent/ Lettre a mes inconnu.e.s

On l’a oublié, la première intervention militaire de l’OTAN a eu lieu en Europe.

Te souviens-tu, mon cher inconnu, de ce que j’écrivais ici même d’elle il y a cinq ans. Ces jours-ci elle a soufflé ses 90 bougies, l’Alliance atlantique, après avoir, jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique, soufflé le chaud et le froid sur la planète. Elle qui est née de la hantise occidentale de voir le communisme déferler sur le monde entier.

Quand je dis elle, je parle, tu l’auras compris, de son promoteur, les Etats-Unis, qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, gagnée – on a tendance à l’oublier – avec le concours de Staline –, sentait que le monde et ses ressources étaient à conquérir. Et que, à Moscou, on avait les mêmes appétits. La dernière phase de la guerre en avait donné un avant-goût. N’avaient-ils pas dû redoubler de vitesse, les tanks états-uniens, pour arriver en même temps que les soviétiques à Berlin? Du coup, notre vieille Europe, dévastée par la folie hitlérienne, connut non un mais deux «libérateurs». L’un venu de l’Ouest, l’autre de l’Est.

Et puisque l’Europe, jusque-là, dominait encore, via ses colonies, le monde, la ligne de partage devint globale. A Yalta, Washington et Moscou se répartirent le gâteau. Les pays d’Europe occidentale devinrent les serfs de l’un, ceux de l’Europe orientale les esclaves de l’autre.

Tout cela fut concrétisé par la création, en 1949, de l’OTAN, suivie, six ans plus tard, en 1955 donc, par la naissance du pacte de Varsovie. Voilà que deux mastodontes militaires allaient se regarder en chiens de faïence durant quelques décennies. Cela a pris, tu le sais, le nom de guerre froide. Du genre: le monde est assez vaste pour que deux maîtres puissent y tenir. Tu croyais alors que si l’un des deux devait s’écrouler, l’autre perdrait sa raison d’être. Eh non. Les Etats-Unis n’ont pas jeté l’OTAN dans la poubelle de l’histoire. Et ceci, parce que, dans leur course pour la domination du monde, ils devaient à tout prix, à partir de 1989, éviter que les membres européens de l’OTAN ne soient tentés de s’émanciper et de créer leur propre force de frappe.

Ne trouves-tu pas étrange que la première intervention militaire de l’OTAN ait été dirigée contre la Serbie, un pays européen? Par deux fois même. Lors de la guerre de Bosnie dès 1992, puis dans celle du Kosovo en 1999.

La première grande ville bombardée par les avions de l’Alliance a été Belgrade. Une ville européenne.

Tu me diras, Milosevic et ses successeurs l’avaient bien cherché, n’empêche qu’un géant militaire doté des armes les plus sophistiquées s’en est pris à un nain stratégique qui n’avait que ses yeux pour pleurer. L’objectif était double. Tester à la fois ses capacités militaires, et la fidélité de ses serfs.

Au fait, as-tu lu le Defense Planning Guidance for the Fiscal Years 1994-1999 élaboré par le Pentagone après la chute du Mur de Berlin? Si non, jettes-y un coup d’œil, et je t’en parlerai dans ma prochaine lettre. Tu verras, Washington n’y va pas par quatre chemins.

Jean Portante