On a un marché sur la lune / Lancement de l’Agence spatiale luxembourgeoise

Marc Fassone / La «Nasa luxembourgeoise» sera officiellementprésentée ce 12 septembre. Elle visera moinsla mise en orbite de fusées et les conquêtesspatiales que les startups… en espérant des retombées sonnantes et trébuchantes.

Le Luxembourg va entrer dans le cercle – de moins en moins – fermé des pays disposant d’une agence spatiale nationale.

Mais pour quoi faire?

Et d’abord, qu’est-ce qu’une agence spatiale?

Dans les années 1950, l’espace a d’abord été le terrain de jeu des militaires pour qui l’essentiel était moins le saut vers l’inconnu que le développement des lanceurs balistiques censés mettre en orbite les futures fusées et les ogives nucléaires, alors très actuelles.

Le passage du militaire vers le civil a été acté en 1958 lors du lancement de la NASA, agence spatiale «civile» dans laquelle le gouvernement américain regroupe toutes les activités spatiales répondant à des fins plus civiles.

L’idée est d’optimiser le développement d’applications scientifiques et techniques en recourant au secteur public. Un basculement que n’opérera pas l’URSS.

D’autres pays créeront leurs propres structures dans les années 60: La France en 1961 avec le Centre national d’études spatiales (CNES); le Japon en 1964, l’Inde en 1965 puis l’Europe qui créera deux agences distinctes – l’ESRO (European Space Research Organisation) pour les missions scientifiques et l’ELDO (European Launch Development Organization) pour le développement de lanceurs et de satellites, qui fusionneront en 1973 au sein de l’Agence spatiale européenne (ESA).

Le Luxembourg restera en dehors de ce mouvement et ne commencera son aventure spatiale qu’en 1985 avec le lancement de la société européenne de Satellites (SES). C’est à la demande expresse de cette dernière que le gouvernement se rapprochera de l’ESA à la fin des années 90.

Bref, ces agences servent à coordonner les efforts en matière de recherche spatiale autour des Etats avec un volet militaire plus ou moins ouvertement assumé. Leur spectre d’intervention reste très variable, allant de la simple coordination d’une politique spatiale en sélectionnant et en aidant des projets clés, jusqu’à une intervention directe en matière de recherche dans des domaines les plus variés.

Au fil du temps, les agences spatiales se sont dégagées plus ou moins intégralement, au profit du secteur privé, des activités arrivées à un stade mature du point de vue industriel. Cela a été le cas pour le secteur des télécommunications, de la météorologie ou encore de l’observation de la terre. L’émergence des activités privées dans le secteur spatial est le phénomène marquant de ces dernières années. Un phénomène qui s’est accéléré avec la baisse (relative) des coûts de lancement des fusées et des satellites, l’apparition de satellites de taille plus petite sans pour autant que cela n’altère les performances, et d’autres avancées technologiques majeures – notamment en matière de robotique, d’intelligence artificielle et de big data.

On parle à ce propos du «new space» pour désigner ce qui constitue le développement d’une industrie de l’exploration commerciale de l’espace ainsi que l’apparition de nouvelles entreprises dont le business model remet en cause ce qui s’est toujours fait dans le secteur. Bref, l’industrie spatiale d’initiative privée.

Bien évidemment, le cadre juridique traditionnel du droit de l’espace – cinq traités internationaux conclus sous l’égide de l’ONU et signés entre 1967 et 1979 – est totalement dépassé par l’irruption de la sphère privée dans l’éther.

Anesthésié même.

Si l’appropriation des corps célestes comme la lune est interdite, rien n’est expressément prévu pour les ressources trouvées dans l’espace.

C’est dans ce cadre que le Luxembourg a adopté une législation spécifique – entrée en vigueur le 1er août 2017 – permettant de s’approprier les dites ressources – principalement des métaux, des hydrocarbures et de l’eau.

Une sorte de sécurité juridique en attendant un très hypothétique nouveau traité international.

S’il apparait novateur, le Grand-Duché n’est nullement un franc-tireur sur le sujet. Les Etats-Unis ont eux mêmes adopté une législation similaire dès 2015. On serait même plutôt dans le complémentaire, les sociétés n’ayant pas d’activité ou d’investisseur aux Etats-Unis étant naturellement attirées vers le Grand-Duché. Ce texte n’a pas fait l’unanimité, notamment au sein de l’Union européenne. Tout récemment, pourtant pressé par ses industriels d’aller dans ce sens, le gouvernement allemand a refusé d’adopter un dispositif réglementaire similaire.

Le pari semble payant pour le Luxembourg puisque dans la foulée de l’adoption de la loi, huit nouveaux acteurs ont fait leur apparition sur la Place. Et si les annonces d’arrivées se sont depuis quelque peu taries, pas moins de 150 dossiers seraient actuellement en cours d’examen, selon les chiffres avancés par Etienne Schneider, ministre de l’Economie branché sur le secteur spatial, lors de la présentation du bilan de la législature écoulée.

Que de chemin parcouru depuis que le pays s’est rapproché de l’Agence Spatiale européenne à la fin des années 90. La collaboration, d’abord cantonnée au seul secteur des télécommunications, s’est amplifiée au point que le pays y a adhéré comme membre de plein exercice en 2005.

Avec en tête quatre objectifs: contribuer à la diversification et à la pérennisation des activités économiques par une démarche proactive; consolider et mettre en valeur les compétences existantes dans le domaine des médias et des services de communication électronique; contribuer à renforcer la position compétitive des entreprises et des organisations de recherche publique dans le secteur spatial et développer les compétences dans le secteur; et amplifier l’intégration des acteurs luxembourgeois dans les réseaux internationaux.

Contrat rempli.

Avec le lancement de l’initiative spaceresources.lu, c’est une étape de plus qui a été franchie. Et c’est cette nouvelle étape qui justifie que le Luxembourg se dote d’une agence spatiale autonome.

Une agence qui apparait comme le troisième étage de l’implication du pays dans le new space – après spaceresources.lu et la loi d’août 2017 dont les contours se sont affinés ces derniers mois.

C’est lors d’une mission économique aux Etats-Unis en avril 2017 que sa création a été annoncée par Etienne Schneider pour «avant les élections».

Pas de recherche, si ce n’est appliquée, au menu de cette institution dont la vocation sera commerciale. Elle sera composée de membres issus de l’industrie spatiale ainsi que d’experts financiers. A eux de juger des potentiels industriels des projets qui leur seront présentés.

Accolé à l’agence, il y aura un fonds d’investissement destiné à financer des projets.

Si sa dotation initiale n’est pas encore officiellement dévoilée, le chiffre minimum de 100 millions d’euros semble faire consensus. Son mode de fonctionnement sera calqué sur celui du Luxembourg Future Fund – fonds doté actuellement de 150 millions d’euros et qui investit soit directement dans des PME prometteuses, soit tisse des partenariats avec des professionnels du capital risque. Il est là pour répondre à la demande des investisseurs qui s’intéressent à l’initiative spaceresources.lu.

L’accès facile au financement constitue un atout pour favoriser l’installation de nouveaux acteurs au Luxembourg et engendrer le cercle vertueux voulu par le ministère de l’Economie: positionner le pays en tant que pôle européen de l’exploration et de l’utilisation de ressources spatiales. Beau programme…

Pour ce qui est des ressources humaines, l’agence devrait embaucher une dizaine de personnes en renfort des membres de l’actuelle Direction de l’espace au ministère, une sous- direction de la DG7 (Recherche, propriété intellectuelle et nouvelles technologies) dirigée par Marc Serres, pressenti pour être le premier directeur de l’agence.

Devrait également être intégré à l’institution le cluster espace qui a quitté le giron de Luxinnovation dans le courant de l’été 2017 et dont les équipes ont intégré la DG7. Son rôle devrait être de faire le lien avec les professionnels et promouvoir à l’étranger les initiatives luxembourgeoises. Tâche à laquelle Luxinnovation devrait contribuer dans les limites de ses compétences.

Cette orientation «commerciale» des agences spatiales n’est pas propre au Luxembourg.

L’Australie vient tout juste de faire de même en espérant récolter sa part du gâteau. Ce n’est pas un hasard si le luxembourgeois Kleos Space a choisi la bourse de Sydney pour lever des capitaux le mois dernier. Kleos Space qui vient d’ailleurs de signer un accord de recherche avec le Fonds National de la Recherche (FNR) à vocation commerciale.

De nouvelles frontières se dessinent…

L’émergence des activités privées dans le secteur spatial est le phénomène marquant de ces dernières années.