La nouvelle lutte des classes /71e festival de Cannes

De notre envoyée spéciale Viviane Thill / La cinquième sélection en compétition officielle de Kore-eda Hirokazu aura été la bonne. Spécialiste des histoires de famille à travers lesquelles il ausculte depuis près de vingt ans l’état de la société japonaise (son film le plus connu jusqu’à présent était Tel père, tel fils, Prix du jury à Cannes en 2013), le cinéaste livre avec Une affaire de famille, Palme d’or, 2018, l’une de ses œuvres les plus abouties et les plus bouleversantes. Une famille pauvre mais unie y recueille, d’une manière assez peu conventionnelle, une fillette maltraitée. Mais les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être…

Kore-eda Hirokazu confronte l’immoralisme supposé de ses protagonistes à la dérive d’une société capitaliste qui pousse le cynisme jusqu’à amener les travailleurs à s’exploiter mutuellement. La délicatesse et la sensibilité avec lesquelles il suit ses jeunes protagonistes est diamétralement opposée au pathos à l’œuvre dans Capharnaüm de la Libanaise Nadine Labaki qui a fait pleurer les festivaliers sur le sort d’un jeune garçon exploité par ses propres parents et qui doit s’occuper seul d’un bébé dans les rues de Beyrouth. On ne peut dénier à Labaki une énergie et une sincérité certaines dans la dénonciation des injustices mais trop de misérabilisme et d’effets larmoyants finissent par tuer les meilleures intentions.

En guerre (déjà dans les salles au Luxembourg) de Stéphane Brizé dénonce l’ultralibéralisme en racontant la lutte contre la fermeture d’une usine, menée par la CGT en la personne de Laurent (Vincent Lindon). Comme chez Labaki, on est d’emblée du côté des «bons»: les travailleurs qui se battent pour leur survie mais n’ont aucune chance contre les arguments froidement financiers et l’hypocrisie des patrons. Brizé nous plonge au cœur des discussions avec les dirigeants de l’entreprise et entre les syndicalistes et suit les tensions qui montent jusqu’à ce que, après une humiliation de trop, les grévistes s’en prennent physiquement au PDG. Le réalisateur dit ne privilégier aucun point de vue mais la stature morale de Lindon, le fait que son personnage soit le seul à avoir une histoire en dehors de la grève et la mise en scène font au final de Laurent le héros tragique par excellence d’un combat perdu d’avance, vaincu non par la supériorité de l’ennemi mais par la «trahison» de ses camarades.

En restant le nez dans le guidon (de la grève), Brizé rate par ailleurs l’occasion d’élever la lutte au niveau réellement politique, celui où sont décidés les lois et les accords internationaux qui donnent toute liberté aux multinationales.

La lutte des classes est également un thème, sous-jacent mais très présent, dans le lent et long thriller poétique intitulé Burning du Coréen Lee Chang-dong. Jongsu, un jeune homme pauvre et timide, écrivain en herbe, y aime la gentille Haemi qui va chercher le sens de sa vie au Kenya et en ramène Ben, un nouveau riche qui étale devant eux les signes extérieurs de sa richesse. Un jour, Haemi disparaît sans laisser de trace. C’est l’un des rares films à pleinement utiliser tous les moyens du cinéma pour raconter non seulement une histoire d’amour mais quelque chose du mystère de l’âme humaine. Ce film épuré et mystérieux a été oublié au palmarès mais a reçu le prix Fipresci de la critique internationale.

Pas plus subtil que En guerre mais férocement drôle est le nouveau film de Spike Lee, BlackKklansman, qui raconte l’histoire incroyable mais vraie d’un policier afro-américain infiltré dans les années 1970 dans le Ku Klux Klan. John David Washington est ce policier noir qui se fait passer pour un suprémaciste blanc au téléphone et envoie dans les réunions du KKK son collègue blanc et… juif (Adam Driver, excellent!). Des dialogues hilarants, des renvois certes faciles mais bienvenus à l’Amérique actuelle et de nombreuses références à la culture populaire afro-américaine font de BlacKklansman un divertissement efficace et outrancier, une claque à l’Amérique de Trump et un film finalement plus politique que En guerre.