Négociations au forceps vers un accord commercial UE/Japon

L’Union européenne et le Japon jettent leurs dernières forces dans la bataille pour sceller avant le sommet du G20 en Allemagne un ambitieux accord commercial, pied de nez au protectionnisme affiché par les Etats-Unis de Donald Trump.

Deux jours de consultations décisives se sont ouvertes vendredi soir à Tokyo après 18 tours de négociations marathon, officiellement lancées fin mars 2013.

Pour l’occasion, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a dépêché deux représentants de l’exécutif: la commissaire européenne au Commerce, Cecilia Malmström, et son homologue à l’Agriculture, Phil Hogan. « Si le Japon et l’UE, deux économies très importantes, peuvent envoyer un signal au reste du monde, où le protectionnisme augmente, je pense que ce serait un message très fort », a déclaré en préambule la Suédoise. Auparavant, elle avait envoyé un message sur Twitter: « déterminés à faire tout notre possible pour trouver un bon accord pour les compagnies et consommateurs européens ».

Le chef de la diplomatie japonaise, Fumio Kishida, a quant à lui souhaité « avoir des discussions très franches » pour résoudre les questions en suspens. « Je m’attends à des négociations très difficiles », a-t-il prévenu. Des deux côtés, la volonté politique est là, remarquent les analystes. « Après le retrait des Etats-Unis du partenariat transpacifique (TPP) et les attaques de l’administration Trump contre le libre-échange, l’UE et le Japon sont très motivés pour signer un accord avant la rencontre du G20 », prévue les 7 et 8 juillet, souligne Martin Schulz, économiste de l’institut de recherche Fujitsu à Tokyo.

« Evidemment, les discussions sont bien antérieures à Donald Trump, mais le tournant protectionniste aux Etats-Unis semble leur avoir conféré un degré supplémentaire d’urgence », confirme Tobias Harris, vice-président de la société de conseil Teneo Intelligence. Le Jefta (Japan-EU free trade agreement), qui couvrirait près d’un tiers du produit intérieur brut mondial, vise à renforcer les échanges commerciaux entre les deux zones. Si l’UE est le troisième client commercial du Japon, ce dernier n’arrive qu’en sixième position pour le Vieux Continent qui cherche donc, via cet accord, à doper ses exportations vers l’Archipel. A l’image du TPP, ce traité entend façonner les règles du nouvel ordre économique mondial, selon l’expression du Premier ministre japonais Shinzo Abe, en levant à la fois les barrières douanières et non-tarifaires.

Les entreprises européennes se plaignent de ne pas avoir accès à des appels d’offres au Japon et expliquent avoir du mal à y être compétitives du fait de normes et procédures complexes qui divergent des pratiques internationales. Du point de vue de l’UE, « le Jefta pourrait fournir une excellente base pour le commerce futur avec l’Asie », relève M. Schulz. C’est aussi le moyen d’adresser « un message à la Chine, devenue championne du libre-échange, en lui montrant que les actions et initiatives unilatérales ne suffisent pas ». Le Japon espère lui « renforcer son influence au moment où il s’engagera dans des discussions bilatérales avec les Etats-Unis », note M. Harris. « Cependant, il est dans une position difficile: s’il fait davantage de concessions sur l’agriculture que pour le TPP, il va se retrouver sous pression » de ses partenaires du pacte transpacifique.

Le gouvernement de M. Abe, qui traverse une mauvaise passe, se heurte en outre aux revendications des élus proches du milieu agricole au sein du Parti démocrate-libéral (PLD), qui domine le Parlement. Le Japon va-t-il accepter dans ces conditions d’éliminer les taxes, de l’ordre de 30 à 40%, appliquées sur les fromages importés des pays de l’Union? La mozzarella et le camembert feraient particulièrement débat. Il serait prêt en revanche à abandonner la partie sur le vin européen, taxé à hauteur de 15%. En échange, Tokyo veut le retrait des droits de douane imposés en Europe sur les voitures venues du Japon. Contrairement au TPP ou au Ceta, accord entre l’UE et le Canada signé dans la douleur il y a huit mois, le Jefta a pour l’heure avancé dans l’ombre. Mais des voix ont commencé à s’élever depuis l’intensification des pourparlers. Greenpeace, qui a publié des centaines de pages du projet, a ainsi dénoncé des négociations « derrière des portes closes ». « Le Jefta va pourtant affecter la vie quotidienne de plus de 630 millions de citoyens européens et japonais », a déploré l’organisation, évoquant « une menace pour nos droits démocratiques, notre santé et l’environnement ».