Mystères et faux semblants /«Gutland» de Govinda Van Maele

Amélie Vrla / Après une série de courts-métrages qui donnaient déjà une belle idée de l’univers particulier de Govinda Van Maele et de son langage cinématographique maîtrisé, le jeune réalisateur luxembourgeois compose un premier long-métrage réussi, qui a su séduire différents festivals internationaux comme Toronto, Tokyo ou Rotterdam, et remporter le prix du public lors du dernier Luxembourg Film Festival.

A l’affiche, la nouvelle coqueluche du cinéma allemand, Frederick Lau (primé aux Lolas en Allemagne pour son rôle dans Victoria de Sebastian Schipper), la solaire Vicky Krieps et le pétillant Marco Lorenzini.

Tous trois participent à nourrir les différents aspects et teintes du film: Govinda Van Maele navigue entre plusieurs eaux troubles, du mystère à la romance en passant par l’intégration des étrangers, le tout agrémenté d’un soupçon de surréalisme.

Jens, un jeune homme allemand dont la chevelure longue, les traits creusés et le nez cassé accentuent son allure de vagabond, arrive à pied à travers champs jusqu’à une petite bourgade luxembourgeoise non loin de la frontière. Il prétend chercher du travail, et tente de se faire employer pour les récoltes. Mais la saison est déjà bien avancée, et le corpulent fermier auquel il s’adresse le regarde avec des yeux vides, tandis que meuglent ses bêtes derrière lui. Jens noie son désœuvrement dans des pintes de bière à la fête populaire locale où lui apparaît la ravissante Lucy, dont la blondeur, la finesse des traits et la joie naturelle crèvent l’écran. En femme désirante, elle l’entraîne chez elle pour lui faire l’amour comme elle l’entend. Mais alors que Jens travaille à s’intégrer à la communauté pour mieux dissimuler son secret, il découvre peu à peu ne pas être le seul à cacher des choses…

Van Maele donne une place primordiale à la nature, à ces vastes champs d’apparence tranquille qui s’étendent à perte de vue, aux bois silencieux du Luxembourg, dans lesquels Jens va enterrer son secret. Mais cette nature est loin d’être aussi paisible qu’il y paraît de prime abord: rapidement, elle devient un facteur anxiogène, un outil à travers lequel s’expriment les soupçons et ressentiments nourris à l’égard de cet étranger que convoitent les femmes, célibataires ou mariées. Lorsque trois villageois conduisent Jens devant un champ de maïs, lui sommant d’aller chercher le corps qui infeste l’air d’une odeur de pourriture depuis quelques jours, Jens s’avance seul parmi les hauts épis qui bruissent sur son passage, soudain coupé du reste du monde. Dans North by Northwest, Cary Grant était clairement visé par l’avion qui fondait sur lui. Dans Gutland, Van Maele joue avec un montage habile alternant caméra proche et mouvante, travellings et top shots d’un Jens perdu dans une mer hostile d’épis de maïs, pour distordre la notion de réel et jouer avec les nerfs de son spectateur.

Van Maele nous parle d’une contrée qu’il connaît bien, le «Gutland» luxembourgeois, avec sa ruralité, ses traditions transmises de père en fils. En s’intéressant à la façon dont un étranger qui cache un mystère tente de s’intégrer à la communauté d’une bourgade en apparence paisible, Van Maele traite des faux-semblants, renverse les attentes et déforme la réalité pour troubler son spectateur, lui faire se poser des questions sans lui fournir tous les éléments de réponse. En cela, Gutland est un premier film réussi, qui sait créer une atmosphère particulière et jouer avec les codes cinématographiques pour brouiller les pistes et faire voyager son public à travers différentes impressions.

On pourra regretter le fait que le personnage interprété par Lau soit relativement figé dans une expression monocorde, lui dont on connaît le potentiel. Mais son jeu s’harmonise avec celui de la lumineuse Vicky Krieps, à la fois juste et subtile, et de Marco Lorenzini, dont on savoure la virtuose malice.

Un film qui confirme le talent de son réalisateur, et ouvre une jolie voie à une carrière internationale que l’on suivra avec attention et intérêt.

Van Maele traite

des faux-semblants, renverse les attentes

et déforme la réalité pour troubler son spectateur, sans lui fournir tous les éléments de réponse aux questions qu’il se pose.