La musique des mots /«Molly’s Game» de Aaron Sorkin

Misch Bervard / On espérait secrètement cette semaine une bonne surprise de la part de The Greatest Showman, une comédie musicale originale par un jeune réalisateur débutant – originale uniquement dans la mesure où il ne s’agit pas de l’adaptation cinématographique d’une œuvre scénique préexistante. Le film est raté, et déplaît surtout par des chansons qui n’auraient même pas permis à Céline Dion d’être sélectionnée pour un Concours Eurovision de la chanson dans les années 1990. Au moins les chorégraphies sont-elles de la qualité d’un numéro de Danse avec les Stars ou d’un clip vidéo contemporain, mais sans le moindre intérêt ni plaisir cinématographiques.

La bonne surprise de la semaine nous vient cependant d’un autre premier film, cette fois-ci non pas d’un jeune inconnu, mais d’un scénariste chevronné, connu entre autres pour The West Wing et The Newsroom à la télévision, ou The Social Network et Steve Jobs au cinéma. Les scénarios d’Aaron Sorkin sont comme autant de partitions verbales que les interprètes semblent souvent chanter, et il réussit avec sa première réalisation à nous captiver pendant 140 minutes grâce à un sens du rythme extraordinaire dans les dialogues et le montage.

Tout comme pour The Social Network réalisé par David Fincher, l’histoire de Molly’s Game est basée sur des faits réels et des personnages connus. Molly Bloom est une ancienne skieuse acrobatique qui a failli se qualifier pour les JO de 2002 à Salt Lake City, mais qui, à cause d’un accident, a été obligée d’interrompre sa carrière. C’est ainsi qu’elle part à Los Angeles pour ce qui aurait dû être une année sabbatique avant des études de droit. Par hasard, et sans aucune prédestination particulière, Molly est impliquée dans l’organisation de parties de poker clandestines et, au fil de quelques années, elle se trouve à la tête de sa propre société d’event management et organise des parties de poker haut de gamme. Elle fréquente ainsi des célébrités sportives, financières ou hollywoodiennes telles que Leonardo DiCaprio ou Ben Affleck, mais aussi des mafieux italiens et russes. En 2013, à 26 ans, elle est arrêtée par le FBI, mais blanchie par la justice en 2014 de quasi toutes les charges. Le film et le scénario de Sorkin se basent sur les mémoires écrites de la vraie Molly Bloom et accordent en même temps beaucoup d’importance à la publication de celles-ci sous forme de bestseller. Mais le grand jeu de Molly Bloom, tel que nous le présente Aaron Sorkin, est passionnant en dehors de tout lien avec ce qui a pu se passer – ou non – en réalité. Ses personnages, comme dans tous ses scénarios précédents, sont invraisemblablement intelligents et ont un débit et une précision de langage presque inhumains. Il est évident que le spectateur devra accepter ces prémices; s’il le fait, il en tirera un plaisir et un divertissement rares.

La structure narrative alterne naturellement entre l’histoire de Molly, depuis ses débuts de skieuse jusqu’à sa vie d’entrepreneuse cocaïnée et ses entretiens avec l’avocat Charlie Jaffrey, mais on n’en attendait pas moins d’un scénariste expérimenté. Heureusement, la mise en scène du réalisateur débutant Sorkin ne déçoit pas non plus, même si on pourrait lui reprocher de lorgner du côté de son ami Fincher pour l’utilisation de certains effets visuels. Mais il s’agit là d’un reproche que l’on peut faire à de nombreux réalisateurs dits modernes.

En outre, le réalisateur a eu la bonne idée de proposer son rôle principal à Jessica Chastain, qui a su convaincre dernièrement dans Zero Dark Thirty (2012) et Miss Sloane (2016), et de lui attitrer comme partenaire le séduisant Idris Elba, découvert dans la série The Wire au début des années 2000. Même Kevin Costner, sorti des fonds de caves, ne détonne pas dans le rôle du père psychologue et accessoirement entraîneur de Molly, si l’on n’accorde pas trop d’importance à la scène la plus convenue et la moins originale du film: celle où ce dernier réalise sur sa fille trois années de thérapie en trois minutes.

Ultime cliché, les deux sont assis un soir d’hiver sur un banc de Central Park, à quelques mètres de la patinoire hivernale. Mais après avoir survécu au folklore et aux indigestions des fêtes de fin d’année – ainsi qu’aux films qui vont avec –, on sera indulgent par rapport à cette petite faute de goût.