Jean Portante / C’est un des maîtres mots de notre époque. On ne construit pas l’avenir, on jongle avec les destins. Le verbe «jongler», comme une onomatopée, dit presque par ses sons ce qu’il signifie. On voit, en lui, les objets dansant dans l’air et retombant dans les mains adroites.
Mais ce n’est pas une onomatopée. C’est, même, un cas intéressant d’étymologie. Et pourrait être… luxembourgeois. Dans la mesure où se réunissent en lui deux origines, la latine et la germanique.
Le verbe naît, tard, au milieu du XVIe siècle (en 1546). Il vient alors de l’ancien français «jogler», signifiant «se jouer de, plaisanter». Sans le «n», il dévoile son origine latine «joculari», dont le nom est «jocus». «Jocus» («jeu») est, chez les Romains, synonyme de «ludus» qui a donné le français «ludique».
D’où sort alors le «n» au milieu de «jongler». C’est là qu’entre en jeu le germanique, ou, plus précisément, le francique. Il se fait, en effet, qu’il y avait, en ancien français, également le verbe «jangler»: l’équivalent de médire, mais aussi de plaisanter, et descendant tout droit du francique «jangalon» (bavarder).
«Jangler» ne s’est pas imposé dans la langue française. La seule chose que le verbe ait réussie, c’est léguer son «n» au verbe «jogler» pour que naisse notre «jongler».
Cela dit, un jongleur ne lançait rien en l’air, jusqu’au XVIIe siècle. Il se contentait de «jongler à quelqu’un», c’est-à-dire de «s’amuser avec quelqu’un». Puis «jongler» s’est rapproché de «faire des tours de passe-passe». Le «jongleur» d’aujourd’hui était né. Mais, juste retour aux sources, «jongler» est entré dans le domaine de la langue figurée où il a repris le sens de s’amuser et de jouer: avec les mots par exemple.




