Monsieur 24% / Le pari de Macron

Jean Portante / A l’Elysée, on l’a oublié, au premier tour de la présidentielle, Emmanuel
Macron a obtenu en tout et pour tout 24,1% des votes, c’est assez maigre comme socle. Si, au deuxième tour, il a pu battre largement Marine Le Pen, il aurait dû savoir que les voix décisives pour la victoire n’étaient pas vraiment les siennes. Et que, de fait, l’élection faisait de lui un chef d’Etat par défaut.

Or, à peine élu, il a oublié les millions d’électeurs qui n’ont voté pour lui que pour éviter le pire. On s’étonne alors, en France, de la chute rapide et brutale de sa cote de popularité. Il n’y a pas de quoi. On en est de nouveau au socle du premier tour, un peu gonflé par la dynamique des législatives. C’est parce qu’il applique son programme porté par 24,1% d’électeurs, appuyé en cela par une partie de la droite et certains pans de la gauche sociale-libérale, qu’il n’a plus que 30% d’opinions favorables en ce début de mois de septembre. Son électorat inconditionnel. On nous expliquera qu’il a accumulé les faux pas ou qu’il n’a pas assez enrobé de sucre les pilules amères qu’il voudrait faire avaler aux Français. Soit. N’en reste pas moins que les réformes annoncées réjouissent plus les patrons – ils ne s’en cachent pas d’ailleurs – que les salariés, les retraités et les chômeurs. Ce qui revient à cracher sur les 40% d’électeurs ayant voté utile en mai dernier.

Avant la présidentielle, tous les thermomètres parlaient d’une France malade et en colère, et il y avait de ce fait du dégagisme dans l’air. Cela a balayé de l’échiquier politique le Parti socialiste et les Républicains, les deux piliers de la vie politique française depuis des décennies. Or, Macron, tout en affichant un renouveau de façade, suit de près les traces de ses prédécesseurs.

La loi travail n’est, en fin de compte, que la correction patronale de la loi El Khomri, applaudie par la droite et, logiquement, soutenue par les socialistes transfuges qui la portaient lors du quinquennat hollandien. Macron oublie de surcroît que plus de la moitié des Français ne se sont pas rendus aux urnes, ni lors de la présidentielle ni lors des législatives. On a trop peu insisté sur ce rejet massif des institutions. S’arroger le droit de gouverner, malgré une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, par ordonnances pour imposer des mesures-chocs constitue, dans un tel contexte, un cocktail plus qu’explosif. Le pari étant que la rue n’arrivera pas à le forcer à inverser la vapeur.

Dangereux, le pari, car sur une scène politique éclatée, avec une extrême droite à 30%, les électeurs ayant joué aux «idiots utiles» pourraient pousser plus loin le bouchon du dégagisme la prochaine fois. Et ne plus faire confiance ni à la gauche, ni à la droite, ni au centre, au-dessus des partis que Macron affirme incarner.