Mondialement reconnu

Alain Ducat / Qui aurait prédit un tel destin à ce jeune Luxembourgeois? Né dans une famille rurale et nombreuse, il n’a pas fait d’études mais, bien que mort jeune, il est devenu un ethnographe internationalement reconnu…

Eduard Conzemius a inspiré quantité d’ouvrages – les siens et ceux qui le citent – et de thèses. Dans son pays, l’historien Claude Wey, collaborateur scientifique au Musée national d’histoire naturelle de Luxembourg, lui a consacré articles et travaux – auxquels on fera ici quelques emprunts biographiques.

L’histoire est d’abord celle d’un migrant économique. Eduard (Edy) Conzemius naît le 21 décembre 1892 à Mertzig, dans une fratrie de neuf dont il est le cadet. Il fréquente l’école du village, puis le pensionnat Saint-Joseph de Hachy (région d’Arlon) et revient aider dans l’exploitation agricole familiale.

Mais il rêve d’ailleurs et, en ce début de siècle, l’eldorado est américain. Son père est mort prématurément. Il a 17 ans et, avec son frère Victor (qui, à 30 ans, a déjà fait une première émigration outre-Atlantique et lui sert de guide et de tuteur) et l’assentiment de sa mère, il s’embarque pour les Etats-Unis.

Le SS Lapland de la Red Star Line, parti d’Anvers, dépose les deux hommes, le 21 mars 1910, au centre d’immigration d’Ellis Island. Suivant l’exemple de beaucoup de migrants luxembourgeois, ils s’installent du côté de Chicago. Edy décroche plusieurs petits boulots et essaie de combiner avec des cours du soir. Il se voit en «col blanc», devient comptable puis, ayant mis le cap sur la Nouvelle-Orléans, employé de banque.

Cet itinéraire d’enfant peu gâté mais fort curieux de connaissances et avide d’aventures l’amène en Amérique centrale. Au Honduras d’abord, au Nicaragua ensuite. Il y travaille pour des sociétés financières ou commerciales très actives dans le secteur. Puis s’installe à son compte comme exploitant agricole et forestier dans la région du Rio Coco.

Sa vie d’ethnologue amateur commence… Il fait la connaissance des autochtones, qu’il recrute pour l’exploitation des bois d’acajou. Et Conzemius se prend de passion pour les peuplades amérindiennes, explorant la jungle, remontant les cours d’eau, allant à la rencontre des ethnies paya, miskito, sumu, rama, qu’il décrit dans des cahiers de notes. L’autodidacte devient ethnographe, vivant sur le terrain et recueillant des données inexploitées jusque-là.

Tout cela sera étudié par d’éminents spécialistes. Ou des chasseurs de mythes. Comment ne pas signaler que Conzemius apparaît dans la quête de la mythique Cité blanche du Dieu Singe – qui a pu inspirer l’histoire de King Kong. Le romancier-explorateur britannique Douglas Preston, dans le récent récit de son expédition sur les traces de ce site de civilisation mystérieuse – protégé par une étrange maladie fatale pour les imprudents – qui fait toujours fantasmer les Indiana Jones comme les scientifiques, cite Conzemius. « Dans les années 1920, un ethnologue luxembourgeois décida de remonter le Rio Platano en pirogue et devint ainsi un des premiers Européens à explorer la Mosquita. Au cours de ce voyage, il entendit parler d’importantes ruines découvertes par un saigneur de caoutchouc, 20 ou 25 années plus tôt, alors que celui-ci était perdu .» Les sources indiennes de Conzemius décrivent des bâtiments en pierres blanches, semblables à du marbre, entourés d’un grand mur construit dans le même matériau. La cité avait déjà été évoquée par le conquistador Hernan Cortes. Mais « lorsque l’ethnologue essaya de louer les services d’un guide qui le conduirait jusqu’à la Cité blanche, les Indiens feignirent l’ignorance, de peur (lui dit-on) de mourir s’ils en révélaient l’emplacement ».

S’il n’a pas percé ce secret-là, Conzemius s’est approché de bien d’autres us et coutumes, dans des recoins méconnus d’Amérique centrale, au fil de ses pérégrinations professionnelles et aventureuses, jusqu’en 1921.

Eduard rentre alors à Mertzig pour quelques mois, puis repart pour Paris. Employé par la Banque Lloyds, il travaillera aussi à Cologne. Mais, installé à Paris, il complète ses études, retravaille ses observations, en français, en allemand, en anglais… arrive à faire éditer par les institutions académiques les plus renommées ses travaux – sur les Indiens payas du Honduras, les Ramas du Nicaragua, les Jicaques ou les langages des Miskito et des Sumus, entre autres contributions ethnographiques majeures.

Conzemius a réussi à se faire accepter par les ethnologues et anthropologues universitaires. Mais il quitte les salons pour repartir sur le terrain. Destination, le cinquième continent. Il débarque à Sydney le 9 janvier 1931. La grande crise n’a pas laissé de travail pour tous, alors il se réoriente vers la Nouvelle-Guinée, où il espère se lancer dans l’exploitation de champs aurifères et mener en parallèle ses travaux sur les indigènes. Il n’en aura pas le temps: le 25 août 1931, Eduard Conzemius succombe à une crise de paludisme.