Minimalisme affecté /«Hannah» d’Andrea Pallaoro

Amélie Vrla / En 2017, le Festival de Venise consacrait Charlotte Rampling meilleure actrice pour le film de l’Italien Andrea Pallaoro, Hannah. Mais à trop vouloir célébrer son actrice, dont le talent n’est plus à prouver, le long-métrage en perd son sens, son histoire et sa tension. Nul n’a besoin de démontrer que Charlotte Rampling sait parfaitement jouer dans une délicate retenue; pourtant, c’est ce que Pallaoro semble vouloir faire tout au long de son film. Notamment lorsqu’il met en scène son personnage jouant la comédie durant des cours de théâtre ou des répétitions à la maison: le verbe de Hannah est alors hésitant, son ton différent, son langage corporel plus abrupt – Rampling joue à jouer la comédie. Aux exercices de voix et de rire de Hannah répond une scène de pleurs étouffés de Rampling – miroir et mise en abyme entre l’actrice et son personnage. Mais cette scène d’émotion qui devrait être marquante dans l’histoire de Hannah ne parvient pas à nous toucher, tant Pallaoro nous empêche de nous lier avec son personnage principal.

Pourtant, il y avait de quoi faire un film fort et subtil, avec l’histoire de cette femme mûre dont le mari est emprisonné et dont le fils refuse de la voir ou de la contacter.

Le réalisateur a le sens de l’image, du cadre et de la photographie, et sait nourrir son film de plans joliment composés, tableaux vivants à la lumière savamment maîtrisée. Son scénario délicat permet aux spectateurs les plus attentifs de deviner le drame qui se joue dans la vie de ses personnages. Mais Pallaoro ne construit pas ses scènes dans la tension, et refuse de nous faire partager les émotions vécues par Hannah, préférant filmer Charlotte Rampling dans des plans-séquences interminables et répétitifs, qui achèvent de tuer ce que le film aurait pu et sans doute voulu devenir. A trop vouloir travailler le minimalisme et l’intériorité du jeu, Pallaoro en devient snob et creux.

Ainsi, l’arche narrative d’un bouquet de fleurs acheté par Hannah est plus riche que celle du personnage principal: les lys sont choisis par Hannah chez le fleuriste, mis en vase une fois chez elle, castrés par elle de leurs pollens, avant de finir à la poubelle. Il y a là une trajectoire tangible et réelle, alors que le personnage de Rampling traverse le film le visage impassible, sans que l’on n’explore les sentiments qu’il éprouve.

Pallaoro choisit plutôt de s’attarder longuement sur le dos nu de son actrice, de lui faire prendre une douche ou enfiler ses bas, de l’accompagner lorsqu’elle descend les poubelles ou les escaliers du métro, encore et encore. On finit par se surprendre à rêver de chute, d’accident, de collision, de suicide même, tant ces plans manquent de sens ou de tension: Pallaoro se perd dans les codes d’un cinéma dardennien qu’il maîtrise mal, et en oublie le sens de son histoire.

Il peine par ailleurs à diriger ses acteurs secondaires et ses dialogues sonnent parfois faux lorsqu’ils ne sont pas dits par Rampling: ainsi, la jeune femme qui crie sur son compagnon avant de quitter précipitamment la rame du métro ne parvient-elle pas à nous faire croire à sa révolte, et l’on se demande pourquoi le réalisateur n’a pas retravaillé le texte et le choix des mots employés pour tenter d’insuffler davantage de vérité à cette séquence. Ailleurs, dans une autre rame, une scène de danse est posée là, sans réelle signification ou travail de chorégraphie, et l’on en sort presque gênés, sans y avoir trouvé ni sens ni grâce.

Le rapport de Hannah à son chien qui fait une grève de la faim depuis le départ de son maître, une relation faite de soupirs et murmures, est sans doute ce que le film a le plus réussi.

On pense à Las herederas de Marcelo Martinessi dont l’actrice principale a remporté l’Ours de la meilleure actrice à la dernière Berlinale, et à la façon dont la sensibilité, la sensualité et le corps d’une femme mûre étaient filmés et traités, avec finesse, délicatesse et profondeur. Avec Hannah, on se perd dans une contemplation creuse et dans un désir esthétisant, et le film en pâtit terriblement. C’est dommage, car il semblait à l’origine y avoir là un véritable propos, qui, combiné à la beauté de la photographie et au talent de l’actrice, aurait pu constituer un film marquant.

A trop vouloir travailler le minimalisme et l’intériorité du jeu, Pallaoro en devient snob et creux.