Mémoire courte?

Marie-Anne Lorge /Au Casino Luxembourg, le temps d’un soir, «Lost Art» montre ce qui n’est plus…

Il faut attendre le 1er mars. Et ce soir-là, à l’initiative du curateur Hans Fellner, vingt œuvres disparues referont surface. Activant une réflexion autour de la trace et de l’archivage. De l’éphémère aussi.

Lost Art sera un «One Night Show», donc ce sera certes une exposition mais qui ne dure qu’une nuit, histoire d’être cohérente avec la nouvelle donne de l’acte artistique qui se réclame aujourd’hui, grosso modo, d’une temporalité brève. Eh oui, ce qui importe pour l’artiste contemporain serait moins l’œuvre finie que le processus qui a guidé son élaboration, mais parfois, aussi, la disparition serait (est) clairement inscrite dans sa réalisation.

Alors, «l’art disparu», c’est quoi? Ce sont des œuvres fugaces par nature – à commencer par les performances, les mises en scène ou les installations in situ – ou dont le matériau est de nature fragile – la cire par exemple, susceptible de fondre.

De l’art (auto) détruit, donc, mais aussi de l’art égaré, perdu par l’incurie de ceux qui l’avaient acquis ou qui en avaient la garde, perdu aussi par l’inadéquation des techniques de conservation, ce qui vaut surtout en matière d’art digital.

Mais comment voir des œuvres disparues? Par leur trace, à savoir: par la note d’intention ou par la documentation photographique faite par l’artiste lui-même – l’artiste devenant ainsi le garant de la pérennité de l’instant qu’il vient de créer.

L’œil actif

Avec Lost Art, c’est cette interrogation multiple qu’entend soulever Hans Fellner, curateur indépendant, qui s’est vu confier une carte blanche de près de deux mois par le Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain, contraint, par ses travaux de réaménagement, à une fermeture temporaire (réouverture le 22 mars).

Cette carte blanche a pris la forme d’une table ronde questionnant (le 12 janvier) le rôle du curateur et d’une conférence (le 2 février) sur l’archivage (du) numérique, sur lequel surfe précisément Lost Art qui vise à briser «une sorte de tabou: on vit toujours au XIXe siècle, dit Hans Fellner, on oublie ou, plutôt, les gens ignorent généralement que l’art a changé, qu’il est souvent éphémère».

«C’est en visitant leur atelier que j’ai commencé à réfléchir sur les archives de nos artistes, devant leur poubelle débordant de croquis – me disant que Delacroix avait fait de même… – , devant le buste de cire habillé de feuilles de papier à cigarettes que l’artiste Flora Mar n’a pu se résoudre à brûler mais qui, au final, a quand même disparu, fondant au soleil d’un été, ou devant le mur de Claudia Passeri qui ne subsiste plus que photographiquement, constatant, au final, que la plupart des œuvres n’étaient pas stockées ou que quand elles l’étaient, le filtre du temps faisait perdre la pertinence de l’œuvre.»

Si «demande il y a pour une archive de l’art luxembourgeois» – «ce travail n’existe pas» –, ce que Lost Art ambitionne surtout, c’est de mettre le doigt sur le problème «de l’implosion, du trop de nouveautés, de ces artistes obligés de produire et d’encore produire pour vivre: est-on prêt financièrement à sauvegarder tout? Ou peut-on se contenter de ce témoignage qu’est l’œil du public? Car, en art contemporain, ce qui prévaut, c’est l’œil actif, c’est lui qui fait que l’art te rend plus riche». Concrètement, Lost Art est «un choix aléatoire» de vingt artistes, «chacun proposant donc une trace d’une œuvre qui n’existe plus pour diverses raisons» – dont Jean-Marie Biwer («qui, par manque d’argent, a réutilisé une toile»), Gerson Bettencourt («quelqu’un ayant ouvert le bocal de formol qui contenait un crâne»), le duo Wennig & Daubach (dont «des lettres, une commande du Mudam, ont été jetées par manque d’intérêt») ou Trixi Weis: son Impureté, une installation avec projection lumineuse (1999), a bien été achetée par le ministère de la Culture… sauf que celui-ci ne remet plus la main dessus.

Casino bis?

Pour compléter le programme, Lost Art prévoit trois performances. Celle de Marco Godinho – «qui va travailler avec le sol, la poussière» –, celle de Trixi Weis – qui va utiliser du sable (à faire couler dans un entonnoir) pour nous parler du temps, avec une escabelle à monter et à descendre, en boucle: «Ce sera très physique et, surtout, tributaire de la participation du visiteur, c’est lui, en arrêtant de participer, qui mettra un terme à l’œuvre.» Et il y a la performance de Flora Mar qui, installant un rideau en papier de cigarettes sans pouvoir y bouter le feu, réactivera… un acte manqué.

Ça se passera donc le 1er mars au «Casino», un «Casino» en travaux, «un Casino en transition… et j’aime ça, il y a des espaces énormes, libres de création: un luxe!»

Pas question d’aller ailleurs? Mais alors, où? Pas au Konschthaus «beim Engel», «un lieu trop fort, trop chargé historiquement». Et pourtant, c’est bien dans ce lieu «du trop» que se tient actuellement So Far, une exposition de la Haute école des arts du Rhin sur la notion de l’anthropocène, précisément initiée… par le «Casino»!

Ça fait même deux ans que le «Casino» fait un appel du pied au ministère de la Culture qui, bien qu’à la recherche d’une gérance professionnelle du «beim Engel», boude la proposition du «Casino». Mais alors, quoi?

En tout cas, «il faut quelque chose de permanent, dit Hans Fellner, qui soit ouvert à tous ces artistes en manque de visibilité, qui exposent trop peu. Il ne faudrait donc pas que ça devienne un Casino bis. La solution serait la nomination (annuelle?) d’un commissaire, épaulé… par la logistique du « Casino ». « Beim Engel » changerait de nom mais, pour autant, le « Casino » ne devrait pas y apposer le sien».