La mémoire a les jambes courtes

Je me souviens d’une image. On y voit des gens, grosses tenailles en main, s’en prenant à un grillage. D’un côté il y a la Hongrie, de l’autre l’Autriche. On est à Sopron. C’est l’été. Le 19 août 1989 plus précisément. Le Mur de Berlin n’est pas encore tombé. L’événement est entré dans l’histoire sous le nom de «Pique-nique Paneuropéen». C’est la première fois qu’on taille une brèche dans le rideau de fer. Trois heures durant. Six cents vacanciers, des Allemands de l’Est surtout, en profiteront pour se glisser à l’Ouest.
La mémoire a les jambes courtes. Personne ne se rappelle que, côté autrichien, on applaudissait, distribuait des cadeaux, de la nourriture, des Deutsche Mark. Il y avait des heureux des deux côtés. Ceux qui sortaient et ceux qui entraient.
Personne, non plus, ne pensait alors que, près de trente ans plus tard, on remettrait du grillage aux frontières. Et des murs. Visibles et invisibles. Cette fois-ci, non pour empêcher ses propres citoyens de fuir, mais pour barrer la route à ceux qui arrivent.
Qu’on imagine un seul instant que les fuyards de Sopron aient trouvé, de l’autre côté des grillages, non des mains accueillantes, mais la police des frontières les refoulant. Qu’on imagine un seul instant que l’Allemagne de l’Ouest ferme ses frontières le long du Mur lorsque celui-ci, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, s’est brusquement fissuré.
La chute des régimes à l’Est, y compris l’implosion de l’Union soviétique, est largement tributaire de l’accueil fait en Occident aux Berlinois de l’Est qui, n’en croyant pas leurs yeux, ont vu les barrières se lever, cette nuit-là, et sont allés se promener sur le Kudamm, au cœur de Berlin Ouest, avant de rentrer chez eux.
Qu’on imagine que les autorités est-allemandes aient colmaté entre-temps la brèche, laissant des centaines de milliers de leurs citoyens enfermés dehors.
La mémoire a les jambes courtes. Aujourd’hui, on verrouille à double tour les portes de la forteresse européenne. Pas seulement à l’est, mais partout. On verrouille même celles entre les différents pays européens pourtant censées rester définitivement ouvertes après les accords de Schengen. Entre l’Italie et la France, notamment, mais pas seulement. Et on demande aux pays d’où viennent les fuyards de cadenasser également les leurs. On les paye même pour ce faire. Six milliards, par exemple, à la Turquie, pour qu’elle enferme les millions de réfugiés syriens qui transitent par elle pour rejoindre l’Union européenne.
Qu’on imagine que l’Allemagne de l’Ouest ait payé la République démocratique allemande pour qu’elle garde chez elle les candidats à la fuite. La mémoire a les jambes courtes. Les fuyards d’aujourd’hui fuient les mêmes choses que ceux d’hier. Le mal vivre. Leur fuite, comme celle d’alors, est existentielle. Aujourd’hui, l’Europe de l’Ouest est fière de son comportement d’alors qui a conduit à la réunification de l’Allemagne et à l’intégration des satellites soviétiques dans l’Union européenne. Mais demain? Comment l’Europe tout entière cachera-t-elle, demain, la honte de son comportement d’aujourd’hui?

Jean Portante

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