Marja-Leena Junker et Myriam Muller, portraits aux yeux clairs

Propos recueillis par Marie-Anne Lorge/La fête d’au revoir du 10 juin fut un beau moment d’amour et d’humour.

Marja-Leena Junker cède donc les rênes du Centaure à Myriam Muller, une succession quasi filiale. Echanges sensibles.

Le Centaure, c’est quoi? Fondé en 1973 par Philippe Noesen, le Centaure, installé depuis 1985 dans un caveau voûté du centre historique de Luxembourg, et baptisé «Am Dierfgen», est un petit théâtre de 50 fauteuils, dont les créations (en trois langues) revisitent le répertoire autant qu’elles font découvrir des voix contemporaines, plutôt fortes. Et le Centaure – une asbl dont la longévité (quarante-deux ans) fait pâlir de jalousie – est dirigé depuis 1992 par Marja-Leena Junker, comédienne et metteure en scène d’origine finlandaise, qui vit depuis plus de trente ans au Luxembourg et qui profite désormais d’une retraite bien méritée. Nous y voilà.

Pugnace? Marja-Leena Junker l’est assurément. Impatiente? Elle le fut. «Jeune, j’étais très impatiente, les choses n’avançaient jamais assez vite et j’étais tout le temps en colère contre toutes les injustices. Bon, je ne les accepte toujours pas… Mais quand quelque chose me contrarie, je réagis avec le rire!»

En tout cas, les mises en scène de Marja-Leena Junker – des mécaniques très précises, aux éclairages soignés – sont à son image, engagées. En faveur des questions de société et des droits… surtout de la femme. «J’ai très peur de la direction que prennent nos sociétés: ce capitalisme à outrance, l’augmentation des inégalités, l’arrivée dans nos pays des droites nationalistes, la souillure de notre planète.»

Fragile? Myriam Muller l’est «au-dehors». Sinon, à la fois comédienne, metteure en scène, réalisatrice et mère de trois enfants, elle ne s’en laisse pas conter non plus. Une alliance de feu et de bienveillance.

Marja-Leena est née en août (1945) – pour la cause, elle adore l’été. Quant à Myriam, née en avril (1971), elle se «réjouit de l’arrivée de l’hiver, quand la pluie commence à battre et que l’on rentre chez soi; en fait, j’aime quand ça change, une seule saison serait un cauchemar». Heureuses donc sont les saisons qui se suivent sans se ressembler, sur les planches aussi…
Au fait, c’est quoi une bonne pièce?
Marja-Leena Junker: «C’est quelque chose de bien construit. C’est quand je lis d’une traite jusqu’au bout. Du reste, une bonne comédie, c’est une denrée rare.»

Myriam Muller: «Je lis désormais des pièces pour les autres. Et comme on passe un an 490_0008_14208329_C2Gauchede sa vie avec une pièce, il importe que ce soit un coup de cœur: ça doit émouvoir, on doit être échaudé par quelque chose qui nous parle, comme avec Orphelins de Dennis Kelly.»

D’où vient le vertige?

Etre comédienne, un rêve d’enfant?
M.-L. J.: «Pour moi, oui. J’avais 7 ans, je jouais à l’école. Mais ce rêve, je l’ai remisé tout à fait une fois que j’ai quitté la Finlande, pour suivre l’homme de ma vie, Théo, qui travaillait au Grand-Duché, au Parlement. A Luxembourg, lors du tournage d’un film, sur les conseils d’Heidi Jacoby, j’ai rencontré Philippe Noesen. Et le rêve s’est réveillé; j’ai ainsi appris le français et la diction, j’avais 27 ans.»

M. M.: «Moi, je voulais être une danseuse classique, pure et dure. Et je le suis devenue… tout en sachant vite que je serais frustrée. Un jour, sur les conseils de Christiane Eiffes, je suis allée voir Marja-Leena, qui est donc devenue mon Pygmalion.»
Et de ce rêve, ou de cette trajectoire, quel a été l’élément déclencheur?
M.-L. J.: «Mon premier souvenir remonte à mes 4 ou 5 ans, à mon père, contremaître dans une usine à bois, qui m’avait soulevée sur une table pour que je dise un poème: il y a eu le vertige d’être devant les autres, je le ressens encore.»

M. M.: «Moi, ça remonte à l’album Martine fait de la danse, je me souviens de chaque dessin, je refaisais chaque mouvement. J’ai retrouvé ce livre chez un bouquiniste et l’ai acheté à ma fille.»
Et diriger un petit théâtre, non pas un gros paquebot subventionné, ça fait quoi? Galère ou bénédiction?
M.-L. J.: «Si je devais refaire une carrière, ça ne m’intéresserait pas de diriger un « grand théâtre ». Car ce qui m’intéresse, c’est la direction artistique, non pas être une administrative. Du reste, je ne suis pas certaine qu’un artiste doive diriger un théâtre.»

M. M.: «Au Centaure, je me sens à ma place. Pour autant, diriger un théâtre n’était pas pour moi une fin en soi. C’est aussi un cadeau empoisonné, car, même petit, un théâtre comme le Centaure ne se dirige plus comme en 1984. On a la même exigence qu’un bâtiment public, alors même que l’on est une asbl. Dans dix ans, si le ministère continue à demander autant de dossiers, on devra engager ou changer de métier. Avec 100.000 euros de convention, on soutient la création avant tout.»

M.-L. J.: «On est là depuis quarante ans, sans guerre intestine. On est une entreprise familiale, on a une appartenance à une forme théâtrale à laquelle on croit.»

M. M.: «Sur les fondements, on est d’accord. Mais je vais changer certaines choses. Je veux être comme un producteur, être à la base des projets. Et si je change quelque chose, ce ne sera jamais sur la qualité… mais sur la modernisation de la structure. On a beau être une asbl, on se professionnalise beaucoup. En 1995, on faisait un métier qui n’existe plus. Aujourd’hui, un théâtre coûte plus cher, déjà parce que notre TVA de 17%, on ne la récupère pas.»

 

Du côté de chez Proust

La réputation du Centaure est liée à son engagement…
M.-L. J.: «J’ai toujours pris position, c’est dans ma nature. Mais quand tu diriges un lieu, tu impliques ce lieu. J’ai donc toujours eu besoin de m’impliquer dans la société, or mon champ d’action étant le théâtre, le Centaure a, à sa façon, contribué à la marche de la société.»

M. M.: «Les artistes, en général, ne doivent pas se sentir obligés d’avoir un point de vue sur tout. D’ailleurs, Godard dit « je ne sais pas ». Mais l’artiste, pour communiquer face au monde, a son outil. Et le théâtre, c’est le lieu exceptionnel du débat d’idées… sans que ce soit une tribune.

Le théâtre perd un peu sa place dans la sortie des gens, il faudrait donc le recentrer, essayer de (re)devenir plus politique.»

M.-L. J.: «Ce qu’il ne faut pas faire, c’est du théâtre entre théâtreux, il faut s’adresser aux gens, les toucher.»
Metteur en scène, c’est un jeune métier… Qui comble autant que d’incarner un rôle?
M.-L. J.: «J’ai fait ma première mise en scène à 40 ans. Mais j’aurais toujours voulu jouer davantage; à 70 ans, j’en ai plus que jamais envie.»

M. M.: «On est à chaque fois amoureux du projet que l’on fait. J’aime diriger une équipe et j’aime mettre en scène. J’écris aussi des scénarios pour le cinéma – c’est magique car tout naît de ton imagination. Dans tous les métiers que je fais, j’ai l’impression de faire le même. Mais, à la base, un comédien se nourrit de tout, il est une éponge.»

Au rayon nourriture, la lecture tient bon: Myriam jette son dévolu sur Dostoïevski alors que Marja-Leena, insomniaque, relit Proust. Et ça tombe bien. Du côté de chez Proust, les langues jubilent. Toutes deux préfèrent le rouge, toutes deux sont gourmandes – «j’aime aussi boire du champagne», avoue Marja-Leena – et plutôt salées – «j’adore cuisiner, ça me détend», dit Myriam, adepte du poulet-frites-compote, et «au théâtre, on fait aussi de la cuisine».

Toutes les deux sont des citadines. Mais si Marja-Leena aime retourner au bord du lac de sa naissance, Myriam se défend d’avoir la main verte et d’être dans la contemplation. Et bien sûr, ce sont deux voyageuses. Partir est même une nécessité pour Marja-Leena: «quand on part, c’est à ce moment-là que l’on se trouve». Pour Myriam, pas aventurière pour un sou, «le voyage ouvre tous les sens, à commencer par la gourmandise…».

«Je me fais l’avocat du diable», voilà la phrase fétiche de Myriam au quotidien, pendant que Marja-Leena (se) répète «ce n’est pas grave». C’est comme ça que la planète du Centaure tourne.