Marchand de sable

OLIVIER TASCH / Le Premier ministre est détendu, serein. Au point même qu’un souci technique, repoussant au lendemain son discours le plus scruté de l’année, ne le perturbe pas l’ombre d’un instant. C’est qu’apparemment, défendre le bilan annuel de l’action de son gouvernement à l’aune des chiffres de l’économie n’est pas un exercice des plus compliqués.

«Le pays va bien lorsque ses habitants vont bien.» Et pour leur grande majorité, c’est effectivement le cas. Le chômage est en phase descendante, la croissance du PIB est, au regard de ce qui se passe en Europe, insolente, la dette publique est largement maîtrisée. Le ministre des Finances vient étayer le propos en présentant dans la foulée le programme de stabilité et de croissance pour les cinq années à venir. Sans ambages, «les chiffres sont bons», dit Pierre Gramegna.

Xavier Bettel ne l’explicite pas vraiment, mais, entre les lignes, on devine presque un sermon qui démarrerait par une phrase du style: «Vous n’avez aucune raison de vous plaindre.» La qualité de vie du pays est au centre de son discours sur l’état de la nation, un angle pour ainsi dire inattaquable. En effet, le pays accumule les places de choix dans les différents classements internationaux sur le bien-être.

Evidemment, ce rêve bleu ne doit pas faire basculer dans l’insouciance. Ce qui ne semble d’ailleurs pas être le cas. Le Premier ministre reconnaît que le problème du logement est pour ainsi dire endémique. Les mesures entreprises ne manquent pas, mais pour l’heure, le fol emballement des prix du logement semble impossible à juguler. Et ce n’est pas l’opposition chrétienne-sociale, en charge du dossier pendant près de trente ans, qui affirmera le contraire…

Second point problématique concédé par Xavier Bettel: la mobilité. Le chapitre a valu une tentative de calembour: «La mobilité a malheureusement bien trop souvent muté en immobilité.» Le concept de mobilité, avec des investissements faramineux dans le rail et le tram notamment, montrera ses effets, ou non, dans un avenir proche.

Mais, là encore, l’opposition CSV ne pourra pas faire la fine bouche, elle qui est plus ou moins à l’origine de tous ces grands projets d’infrastructures…

Les syndicats non plus n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent et se réjouissent même de la bonne santé des finances publiques et du haut niveau d’investissement. Pourtant, cette bonne trajectoire est à leurs yeux loin d’être parfaite, la politique d’austérité doit se transformer en un lointain cauchemar et la confortable marge de manœuvre financière doit servir au progrès social.

A cet égard, le premier parti d’opposition fait d’ailleurs pâle figure, lui qui juge le discours du Premier ministre creux et teinté d’un optimisme nigaud. Lorsque tout va bien, il faut se serrer la ceinture, semble-t-il plaider en critiquant notamment la réforme fiscale qu’il juge ô combien généreuse. Il croit même y déceler un cadeau électoral indu. L’électeur qui est appelé à glisser un bulletin dans l’urne, cette année, pour les élections communales, et l’année prochaine, pour les législatives, en jugera.

Xavier Bettel, lui, veut imprimer une image de sérieux à sa politique. Il l’assure, le gouvernement n’est «pas idéologique, ni idéaliste», mais «innovant et réaliste». Pas de quoi faire rêver certes, mais qui voudrait d’un marchand de sable à la tête d’un pays?

Les Etats-Unis en ont déjà un. Et que feront les Français?