Mara et Ricardo / Un monde immonde

Cette histoire mexicaine commence ainsi: Mara, jeune étudiante en sciences politiques de l’Université populaire autonome de Puebla, dix-neuf ans, fête la rentrée avec ses copains au bar Abolengo. Nous sommes à Puebla, au loin on devine dans l’obscurité les volcans Popocatépetl et Iztaccihuatl. Belle et triste la légende des deux volcans.

Popocatépetl et Iztaccihuatl s’aiment d’un amour fou, mais Popocatépetl doit partir. A la guerre. Un rival jaloux dit alors à Iztaccihuatl que Popocatépetl est mort au combat. Abattue par la tristesse, Iztaccihuatl se donne la mort. A son retour, Popocatépetl, abattu à son tour par la mort de sa fiancée, s’en va ensevelir le corps sur une montagne des alentours, puis il s’agenouille à côté de la tombe pour veiller éternellement son amour. Petit à petit, la neige recouvre les deux amants ainsi réunis et les transforme en volcans…

Mara connaissait-elle cette histoire? La voilà qui sort du bar. Ricardo, lui, erre quelque part dans les rues de Puebla avec son taxi. On est dans la nuit qui va du 7 au 8 septembre 2017. La petite bande, pas près de rentrer, se dirige vers un autre bar, le Container City, mais il est plein à craquer. Pas de problème, les voilà au The Bronx et la fête continue jusqu’à 4 heures du matin.

Combien ont-ils bu, nul ne le sait. Ce que l’on sait, c’est que la bande monte, à la fermeture du bar, dans la voiture d’un des comparses. Ricardo, pendant ce temps, erre encore dans les rues de Puebla. Pas de pot, les fêtards sont arrêtés par une patrouille de police, alcoolimètre en main. Mara, un peu éméchée, décide de rentrer par ses propres moyens. Elle appelle un taxi de Cabify, un avatar d’Uber. La rencontre entre Mara et Ricardo peut avoir lieu. Popocatépetl et Iztaccihuatl dorment encore. A 5.30h, Ricardo annonce à sa société qu’il a terminé sa course devant la maison de Mara, mais de Mara pas de trace. Elle n’est pas rentrée. Elle ne rentrera jamais. La famille s’inquiète, on téléphone à la compagnie de taxis, Ricardo s’obstine. Il a déposé Mara devant sa porte. Il décrit les deux voitures stationnées devant la maison. Peut-être que Mara est montée dans l’une d’elles… La journée du 8 septembre passe, celle du 9 aussi, et du 10; Mara reste introuvable. Et voilà qu’on apprend que Ricardo et Mara sont entrés dans un motel, le 8 au matin, à 6.45h. Et voilà qu’on apprend qu’à 8.15h, Ricardo et Mara ressortent du motel. A ceci près que Mara est enveloppée dans un drap. Et que Ricardo s’en va jeter Mara dans un ravin, avant de rentrer tranquillement chez lui. Mort par strangulation, dira la police, précédée de viol et de sévices.

Je n’ai rien inventé dans cette histoire. Mara s’appelle Mara Fernanda Castilla, et son assassin, Ricardo Alexis N. On n’a pas le droit de dire son nom complet. Mais Mara pourrait s’appeler Adelaïda, pendue ce 24 novembre par on ne sait qui. Ou Patricia, violée et assassinée le 11 novembre par un inconnu. Ou Claudia, Ana Luz, Iraís, Diana, Giselín, Laura, Cristina, Mercedes, Sandra, Dolores. Ou n’avoir pas de nom, comme ces milliers de femmes tuées par des hommes parce qu’elles sont des femmes. On n’est pas, ici, dans le règlement de compte entre cartels. On est dans le féminicide. Qui, lui aussi, baigne dans l’impunité. Est-ce pour cela qu’au loin Popocatépetl et Iztaccihuatl envoient deux soupirs dans les nuages?

Jean Portante