Quand la majorité silencieuse crie / Un monde immonde

En France, des grèves très dures, des cheminots par exemple, en avril, mai et juin derniers, n’ont pas fait bouger d’un pouce le gouvernement. Comme un bulldozer, Emmanuel Macron a imposé des mesures dont les syndicats ne voulaient pas. Tant d’intransigeance a cassé les dents au mouvement syndical.

Or, en neutralisant ces corps intermédiaires que sont les syndicats, le président a réveillé dans la majorité silencieuse une grogne sommeillant longtemps, attendant qu’une goutte fasse déborder le vase de la colère. C’est ainsi que naissent les soulèvements. Personne ne les programme. Ils échappent de ce fait à tout contrôle.

C’est ce qui s’est passé en Tunisie. La veille du soulèvement, tout le monde vaquait encore à ses occupations, puis, soudain, ça a explosé. Il a fallu, pour cela qu’un jeune marchand ambulant de fruits et légumes, Mohammed Bouazizi, auquel la police avait confisqué sa marchandise, s’immole par le feu. Le mouvement des gilets jaunes est né de moins que cela. D’une énième hausse des carburants. Comme en Tunisie, le gouvernement a pris la contestation de haut. Comptant sur l’essoufflement.

Or le mouvement a enflé. Il y a eu les manifestations. Un droit que le peuple en colère a pris, sans en demander l’autorisation.

En haut lieu, on a mis du temps à comprendre que le carburant n’était que le déclencheur de quelque chose de beaucoup plus grand. Que c’était, comme le dit une déclaration adressée «au peuple français et au président de la République Emmanuel Macron», lue le 15 décembre, place de l’Opéra, à Paris, par des gilets jaunes se relayant, «l’expression d’un peuple qui, depuis quarante ans, se voit dépossédé de tout ce qui lui permettait de croire à son avenir et à sa grandeur».

En quelques semaines, la conscience politique du mouvement s’est étoffée d’une manière spectaculaire. Pour devenir une contestation contre un système qui «dépossède» le peuple. La panique s’est alors installée à l’Elysée et à Matignon.

Soudain, entre le peuple et les dirigeants, il n’y avait plus de paravent. Aucun syndicat, aucun parti politique. C’était la confrontation directe.

On en est là, aujourd’hui. La majorité jadis silencieuse continue de s’exprimer, même si, dénigrés par les casseurs, surpris par la violence de la répression, endeuillés par une dizaine de morts, les gilets jaunes battent moins massivement le pavé.

Côté gouvernement on croit qu’on résoudra le problème dans le labyrinthe d’un grand débat censé cerner les attentes populaires. Cela rappelle les
cahiers de doléances de 1789, convoqués par le roi Louis XVI. Il y a eu, au printemps 1789 plus de 60.000
cahiers rédigés par les Français. Tous ou presque, faits de «plaintes, demandes et remontrances», réclamaient – déjà – l’égalité fiscale. Ils condamnaient la monarchie absolue, tout en faisant confiance à Louis XVI pour réformer le royaume. Quelques semaines plus tard, le 14 juillet, le soulèvement populaire mettait fin à la monarchie.

Jean Portante