Les mailles du filet / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / C’est Konrad Adenauer, un homme politique conservateur allemand, chancelier de la RFA au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qui avait dit: «Qu’est-ce que j’en ai à fiche de mon blablabla d’hier?» – «Was interessiert mich mein Geschwätz von gestern?» Un autre homme politique conservateur, luxembourgeois ce coup-ci, Jean-Claude Juncker, en a sans doute fait une de ses devises les plus utiles. Adenauer avait continué en disant: «Personne ne pourra m’empêcher d’apprendre tous les jours.» Il avait plus de soixante-dix ans quand il prononça, selon la légende, ces mots empreints d’une sagesse profonde. Juncker, lui aussi, semble avoir appris un certain nombre de choses. Etant plus jeune qu’Adenauer à l’époque, il en apprendra encore plus. Ce qu’il a appris depuis longtemps, c’est la nécessité d’avoir du toupet en toutes choses et d’espérer qu’on a oublié ses paroles et ses actes.

Toupet: selon le Petit Robert, hardiesse, assurance effrontée… Soyons honnêtes. Mais si! Avec un passé politique lourd de chef de l’exécutif d’un petit pays qui n’a cessé de duper tout le monde (c’est entendu, nous ne fûmes pas les seuls…) en détournant des dizaines de milliards d’euros, bombardé soudain chef de l’exécutif européen après avoir été lourdé dans son pays, le culot résistant à toutes les épreuves doit devenir une seconde nature. Pour reprocher à son successeur, Xavier Bettel, d’essayer de faire timidement ce qu’il avait fait lui-même avec beaucoup de succès, aidé par Marius Kohl du bureau d’imposition Sociétés 6, le pote des Big Four, il faut un sang-froid hors pair.

Ce qui me fait penser au gouvernement français, qui voudrait que les administrations traitent les administrés avec bienveillance. Je suggérerais volontiers que nos amis français s’adressent au bureau Sociétés 6 pour quelques séances de rattrapage. Plus bienveillant que lui, tu meurs.

Si Juncker, si le Luxembourg, à l’époque, pouvaient agir dans la semi-clandestinité, une indifférence blâmable, avec même une complicité coupable des Etats, à l’heure actuelle, la roue a tourné. Répéter, à la manière d’un moulin à prières tibétain, qu’il faut régler la question du non-paiement de ce qui est dû à la société au niveau de la planète n’est qu’un faux-fuyant pour gagner du temps.

A-t-on raison de dire qu’il ne sert sans doute pas à grand-chose de traîner les pieds en attendant que la Commission européenne elle-même prenne les affaires en main? Oui! Etait-ce à Juncker de le dire à Bettel? Non!

Est-ce à Juncker de venir s’expliquer devant les tribunaux quant au rôle trouble qui fut le sien alors qu’il était censé être le patron politique du Service de renseignement grand-ducal, service qui lui avait manifestement glissé entre les doigts et qui n’en faisait qu’à sa tête? Oui!

Que dire devant une situation où il apparaît qu’il existe deux transcriptions d’un entretien et où l’une d’elles sert peut-être à essayer de faire passer l’actuel président de la Commission de l’Union européenne entre les mailles du filet juridique?

Tenez, cela me fait penser à un autre grand absent des filets jetés dans le cadre des affaires juridiques en cours. L’excellent Marius, du Bureau 6, pour ne pas le nommer.