Macron à Strasbourg / L’Europe, ça s’explique

L’intégration européenne n’a jamais été un long fleuve tranquille. En témoignent les hauts et les bas de son histoire dès ses débuts dans les années 1950. L’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 nous a fait découvrir très tôt les limites d’un projet fédéraliste européen. Il est assez paradoxal de rappeler que la France qui a été à l’origine du projet de traité de la CED n’a elle-même pas été en mesure de le ratifier. En effet, l’Assemblée nationale, en votant la question préalable introduite par Pierre Mendès France, refusa de mettre ce point à son ordre du jour. Soixante-quatre années plus tard, l’UE reprend cette idée à son compte en tâtonnant les possibilités d’une mutualisation des actions dans le domaine de la défense et de la sécurité. Elle s’apprête à rogner sur les rares moyens financiers mis à sa disposition par les Etats membres pour stimuler notamment la recherche en matière de défense.

La construction européenne, conçue et voulue par la France et avant tout par ses «élites», n’a, à vrai dire, jamais été consensuelle ni au gouvernement ni dans l’opinion publique. Un jour, interrogé sur Jean Monnet, de Gaulle, dans une réplique qui en dit long, répond: «Oui, il fait un excellent cognac, mais malheureusement cette activité ne lui suffit pas.» Les gouvernements successifs de l’Hexagone ont adopté tantôt la posture fédéraliste tantôt la posture intergouvernementale. Si Mitterrand, grâce à sa détermination et doté d’un rare talent, a réussi à faire ratifier le Traité de Maastricht, son successeur, Chirac, n’était pas animé par la même ferveur.

Heureux retour de circonstances, la France, lors des élections présidentielles de mai 2017, installe au pouvoir un Européen convaincu, ambitieux et déterminé. Emmanuel Macron dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, du moins pour ce qui est de la politique intérieure française. Le système présidentiel français, en effet, confère à son chef d’Etat une incontestable légitimité dans son action. Jusqu’à présent, il a plutôt bien réussi.

Quant à la mise en œuvre de sa vision européenne, il n’a pas encore gagné son pari. Il a beau plaider en faveur d’une meilleure gouvernance pour la zone Euro, sans l’appui de ses partenaires, il ne pourra rien changer. Aussi sa volonté de démocratiser la même zone Euro ne pourra-t-elle se réaliser qu’avec l’accord des Etats membres. Il en est de même de sa volonté de doter l’Union économique et monétaire d’un budget spécifique visant à promouvoir avant tout les investissements. Les radins du Nord, à commencer par les Pays-Bas, sont loin de s’enthousiasmer pour cette idée. Pourtant, cette proposition est tout sauf révolutionnaire. Pierre Werner n’avait-il pas précisé dans le rapport qui porte son nom que l’Union économique et monétaire devrait pouvoir disposer à terme d’une capacité budgétaire correspondant à 7% de son PIB?

L’occasion sera donnée à Macron d’exposer ses vues devant le Parlement européen réuni en séance plénière la semaine prochaine. Sa prestation s’inscrit dans un débat sur le futur de l’UE auquel participent un à un les dirigeants des Etats membres. Après les dirigeants de l’Irlande, de la Croatie et du Portugal notamment, Emmanuel Macron présentera non seulement les réformes qu’il juge opportunes mais avant tout les motivations qui, manifestement, l’animent. Au-delà de l’impérieuse nécessité de présenter des initiatives susceptibles de faire avancer la construction européenne, Macron est sans doute conscient du fait que son projet, loin de faire l’unanimité dans son propre pays, reste depuis ses débuts une idée essentiellement française.

Charles Goerens