Luxembourg SA / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Traditionnellement, la trêve des confiseurs grand-ducale est un peu plus longue que celle de nos voisins. Elle fut particulièrement courte chez nos amis français, on pourrait même dire qu’elle fut inexistante aux ronds-points de l’Hexagone, dans la capitale, dans les métropoles régionales et en «périphérie». Tant les commentateurs que la classe politique continuent de se perdre en conjectures sur la nature de la révolte (progressiste ou réactionnaire?), la façon d’y faire face (dialoguer ou être intransigeant?), sur l’option de miser sur le pourrissement et le découragement ou sur celle qui consisterait à verser de l’huile sur le feu.

Après la révolte des fils de bourgeois de 1968, cinquante ans plus tard, en 2018, c’est le soulèvement des beaufs. Les mêmes commentateurs s’accordent à dire ou, s’ils ne le disent pas, ils le pensent très fort, que, peu importe le scénario pour la suite, notre voisin, après l’épisode jaune, ne sera plus tout à fait le même pays.

Après tout ce tintamarre français, il fait bon de replonger dans la douce réalité grand-ducale, dans la quiétude luxembourgeoise, dans l’anodin, dans les eaux étales de la société luxembourgeoise où être agité est signe de mauvaise éducation. Le talk-show avec Xavier Bettel, CEO de notre version de l’Etat-nation, Luxembourg SA, retransmis en guise de cadeau de Nouvel An par RTL, fut une bonne occasion pour nous plonger dans un bain apaisant, une balnéothérapie qui nous prémunit contre le fracas du monde.

Apparemment, ce qui tracasse le plus l’électeur luxembourgeois, c’est le fait que des personnes non élues puissent devenir (ou rester dans le cas de Marc Hansen) membres du gouvernement. Face aux menaces d’ordre existentiel pour la planète, face aux dangers du populisme, à la fabrication systématique de contre-vérités, à des fachos à nos portes et au-delà des océans, face au danger d’un conflit – peut-être armé – entre la Chine et les Etats-Unis, l’importance supposée des compétences de Monsieur Hansen et son destin politique furent peut-être surévalués dans la discussion publique.

D’accord, me direz-vous, mais en tant que minuscule nation et malgré le génie de notre ministre des Affaires étrangères, pouvons-nous peser sur la marche du monde? Devons-nous réfléchir à ces questions? Voulez-vous que nous envoyions le M.S. Princesse Marie-Astrid en mer de Chine pour empêcher une bataille navale entre Chinois et Américains? J’entends bien que nos moyens d’action sont limités.

Il y a pourtant un périmètre spécifiquement luxembourgeois.

Comment allons-nous nous dépêtrer de notre rôle contestable dans le système mondial d’évitement fiscal, colonne vertébrale de notre système social? Comment allons-nous octroyer une forme de participation politique à ceux qui le désirent parmi une frange de résidents qui est sur le point de devenir majoritaire?

Le talk-show douillet avec le CEO de Luxembourg SA était destiné à nous conforter dans une autosatisfaction où il est légitime de s’occuper d’enjeux qui ont certes leur importance mais qui, vus dans un contexte adapté à la fonction de chef de l’exécutif, masquent les vrais enjeux.