L’or des migrants

Jean Portante / Ah, le Nord de l’Europe! Que ne louait-on, il y a peu encore, le vent d’ouverture qui y soufflait. La Scandinavie, émancipée, en avance sur le reste du continent. Tout ça marchait, tant qu’il était blanc, ce Nord, qu’on ne se bousculait pas à ses portes. Mais ce qu’on a pris coutume d’appeler la crise migratoire – une expression qui fait comme si c’était l’Europe qui souffrait de la crise, alors que ce sont les migrants qui en pâtissent, chassés qu’ils sont de leur pays par des crises d’un autre acabit – est passé par là.
Alors, comme partout sur le Vieux Continent, on rétablit des contrôles aux frontières, érige des barrières, déroule des barbelés. Pauvre Europe qui piétine ses valeurs comme si elles étaient un chiffon de rien du tout! Mais, il y a pire. Dans ce Nord de l’Europe qui longtemps a rayonné pour sa tolérance. Au Danemark, par exemple. Où l’on a, dans le nauséabond, franchi le pas de non-retour.
On se croirait pendant le Troisième Reich. Car, oui, au Danemark, et une loi l’y autorise depuis quelques jours, la police peut spolier les migrants arrivés sur son sol de leurs objets de valeur. Dans une première mouture, de décembre dernier, tout ce qui dépassait 400 euros pouvait être confisqué.
Depuis, la droite au gouvernement, phagocytée par l’extrême droite qui la pousse à durcir le ton, est arrivée à rallier, oui, les sociaux-démocrates (et dire que le «socialisme» nordique a été un certain temps le phare de la social-démocratie européenne!) à son funeste dessein. Et cette gauche-là, comme tout réformiste qui se respecte, a, tout au plus, réclamé des miettes de concessions.
Dans la loi, votée, «seul» ce qui a une valeur de plus de 1.350 euros, sera pris aux migrants. Oh, on leur laissera leur montre et leur portable! Et même leur alliance! Quelle générosité.
Concrètement, cela signifie que les migrants, même ceux qui sont déjà sur place, seront à tout moment fouillés par la police, et ce qu’ils possèdent passera dans le domaine de l’Etat. Pour que ce dernier – voilà la raison invoquée – puisse financer leur séjour. Nous en sommes donc arrivés là. Imaginez que ça se passe ailleurs, dans ces pays auxquels nous, Européens, savons si bien donner des leçons ès-démocratie et droits humains. Le tollé que ça soulèverait. Les ONG qui se mettraient en quatre. Les comités de solidarité qui seraient créés.
Ici, ce ne sont que des migrants. Le plus souvent à bout de force après leur odyssée. Déjà rackettés maintes fois par toutes sortes de passeurs. Ah, ça, nous le dénonçons. Nous prenons même comme prétexte le racket pour empêcher les migrants d’arriver jusqu’à nous. Et la spoliation au Danemark, n’est-ce pas du racket?
Que tout cela soit contraire à la Convention européenne des Droits de l’Homme, qui s’en occupe? Voilà un autre chiffon qui ne sert plus à rien. Elle dit, pourtant, la Convention, dans son article 1, que les droits et libertés des Etats européens s’appliquent «à toute personne relevant de leur juridiction». Il y a bien écrit «personne», dans la Convention. Pas «citoyens européens». Un migrant ne serait-il plus une personne? Le droit à la propriété y est également spécifié. Et celui à la vie privée.
Tout ça est piétiné par la loi qui a été votée à une écrasante majorité au Danemark, ces jours-ci. A quand alors une procédure de Bruxelles, enjoignant à Copenhague d’arrêter l’ignominie? Avec les mesures de rétorsion qui s’imposent. Mais à Bruxelles, il est vrai, on a tant de chats de ce genre à fouetter, qu’on ne sait plus à quelle liberté se vouer. En Pologne, on muselle la presse et veut mettre au pas la justice. En Hongrie, voilà belle lurette que l’écrou a été serré. Et des murs, on en construit un peu partout, entravant la libre circulation, y compris dans l’espace Schengen.
Pourquoi? Non pas parce qu’il y aurait trop de migrants. Mais parce que ces migrants viennent d’un ailleurs qui nourrit tous les racismes. Du coup, d’une certaine manière, on s’en fiche des migrants. Ce ne sont pas eux qui comptent. Tout cela se fait pour des raisons de politique bassement intérieure. On veut enlever la nourriture aux charognards de l’extrême droite, dit-on. Car, pour ces derniers, les migrants sont presque un cadeau du ciel. Q’auraient-ils d’autre à se mettre sous la dent pour étoffer leurs programmes électoraux?
On veut leur enlever cette nourriture-là, dit-on, mais en attendant on mange dans la même assiette.