Une aussi longue absence… /«La Douleur» d’Emmanuel Finkiel

Manfred Enery / En adaptant Marguerite Duras, le cinéaste réussit à musiquer sa langue et ses silences pour nous raconter une femme de déporté.

Viendra-t-on un jour à bout de Marguerite Duras qui remue la cinématographie française depuis quelques décennies et nous perd dans les confins de la Durassie – comme le journaliste littéraire Bernard Pivot aimait appeler le pays? Un jour il y eut, après la guerre d’Indochine, le film de René Clément Barrage contre le Pacifique (1958) avec Silvana Mangano et Anthony Perkins d’après le premier roman réellement populaire de Duras. Puis ce fut Alain Resnais et Hiroshima mon amour (1959) et Une aussi longue absence (1961) que signa le méconnu Henri Colpi, et qui raconte comment une femme croit reconnaître son mari déporté quinze ans en amont sous les traits d’un vagabond. Le coriace Détruire, dit-elle (1969) nous égara. L’obsessionnel India Song (1975), à la fois récit, théâtre et film, nous enflamma. Aujourd’hui, l’ambivalente autofiction composée de quatre récits et intitulée La Douleur (vécue en 1944-45, écrite en 1947, peaufinée en 1980 puis publiée en 1985), Emmanuel Finkiel l’adapte au cinéma. On sent que Duras aurait pu rejeter ce film comme elle l’a fait pour L’Amant trop joli de Jean-Jacques Annaud ou le trop mondain 10 heures et demie du soir en été tel que l’a filmé Jules Dassin.

Le film d’Emmanuel Finkiel aurait pu n’être qu’un ordinaire biopic comme Dalida égrenant quelques biographèmes d’ordre pathétique ou glamoureux. Le cinéaste, à qui on doit Voyages en 1999 et Je suis en 2012 (tous deux sur la Shoah) ainsi que l’efficace Je ne suis pas un salaud (2016, avec Nicolas Duvauchelle), a préféré combiner deux récits de Marguerite Duras pour composer un drame sans trémolos. Drame qui vibre cependant, tel un traité voué aux émotions que vivent une femme presque seule dans le Paris de 1944 et celle qui, quarante ans plus tard, travaille l’écriture de La Douleur-livre.

Entre biographie circonstancielle et reconstitution sobrement historique, il y a la secouante performance de Mélanie Thierry qui campe une Marguerite sans fard qui n’est pas encore Duras. Chez les protagonistes masculins, juste de passage dans quelques séquences intenses et brèves, on côtoie l’essayiste Dionys Mascolo (Benjamin Biolay) devenu l’amant de Marguerite, le haut fonctionnaire chef de réseau résistant François Mitterrand (alias Morland, joué par un parfait Grégoire Leprince-Ringuet), le nébuleux collabo qu’est Pierre Rabier (qu’interprète avec force un Benoît Magimel presque méconnaissable), ainsi que l’époux de Duras, Robert Antelme, résistant, dénoncé et déporté dans un camp d’extermination nazi. C’est lui que Marguerite attend en juin 1944 dans les gares de Paris et dans des administrations occupantes. Son absence l’a déjà brûlée dans son âme d’amante. Elle la revit. Elle consigne tout dans des cahiers, vit vaille que vaille dans le Paris occupé, se soucie d’une voisine magnifique, se joue des ambiguïtés de Rabier et continue d’attendre Antelme comme si ça devenait sa seule raison de vivre.

Le film n’est que cela, et l’avenant suspense qui l’irrigue nous emporte constamment, loin de tout pathos ostensible ou du pittoresque habituellement propre aux fictions – essentiellement françaises – qui déclinent l’Occupation allemande. On habite entièrement le personnage de Marguerite, qu’on appelle parfois Madame Antelme. Le cinéaste la circonscrit à des plans rapprochés le plus souvent nimbés de flous, parsemés de buée, ou bien à des plans d’ensemble qui l’inscrivent dans un Paris anonyme, en attente, et vautré dans des brasseries enfumées peuplées d’occupants et de collaborateurs zélés.

La caméra qui plonge sur Marguerite, minuscule sur son vélo, traversant à l’aube la place de la Concorde déserte, à l’ombre naissante de l’Obélisque, restitue avec la force d’un ralenti son infinie obstination. Comme la trace de sa douleur dessinée sur l’écran telle une griffure d’où jaillirait de l’espoir.

Emmanuel Finkiel combine deux récits de Marguerite Duras pour composer un drame sans trémolos qui vibre tel un traité voué
aux émotions que vit l’écrivaine
dans le Paris de 1944.