En longs et en courts / «Films made in/with Luxembourg» au Luxembourg City Film Festival

Amélie Vrla et Manfred Enery / Douze courts-métrages luxembourgeois ont été présentés au LuxFilmFest lors d’un «Showcase» de quatre heures et demie. La cuvée 2019 était plutôt bonne, et quatre films ont révélé une véritable vision d’auteur.

Touch Me (Was bleibt) de Eileen Byrne aborde le délicat sujet du cancer de la poitrine dans la vie d’un couple. Dans un traitement subtil, tendre et profond, une belle et chaude photographie, une intelligente direction d’acteurs, Eileen Byrne met en scène la douleur, la honte, la gêne. Elle trouble et interroge son public et nous parle d’amour et d’humanité.

Avec Toi aussi ça te chatouille?, Lucía Valverde invite les spectateurs à (re)plonger dans l’émotion des premières amours, à l’âge où l’on quitte l’enfance sans être encore adulte. Un court-métrage d’une grande fraîcheur qui renoue avec les émois si vifs de l’éveil à la sexualité, aux troubles et transports amoureux. Porté par quatre très jeunes comédiens de talent, il a séduit le public par son humour, sa tendresse et sa vérité.

Le documentaire The Bitter With The Sweet d’Ann Sophie Lindström nous emmène dans le foyer encombré de Gretchen et son cowboy Ricky, deux Afro-Américains accros au crack qui bataillent avec la misère quotidienne, se hurlent dessus, se tapent au volant et se retrouvent, le soir venu, pour se lover sur leur canapé. Un film qui brosse le portrait profond et touchant d’un amour véritable et compliqué, d’un compagnonnage entre deux âmes en lutte qui, en s’accrochant l’une à l’autre, restent liées à la vie.

Enfin, Luxvanity de Lara Mack s’interroge sur les liens entre trois amis et leur appartenance au Luxembourg où ils ont grandi. Un hommage sensible au brassage des cultures et à ce qui constitue l’essence de la jeunesse luxembourgeoise.Ce n’est pas l’intrigue, absente, qui marque les esprits, mais la réalisation, la photographie et le talent du trio d’acteurs particulièrement naturels qui séduisent.

Côté long-métrages, ce ne sont pas les coproductions à majorité luxembourgeoise qui ont su convaincre le plus.

Ainsi, le choix des décors et la photographie de Péitruss font de Luxembourg un bel écrin pour une intrigue policière qui rappelle la thématique traitée par Hitchcock dans Suspicion. Mais le film de Max Jacoby pèche par un récit inabouti, et la tension ne prend pas.

De son côté, Sawah d’Adolf El Assal est à l’image de son réalisateur: égypto-luxembourgeois, amoureux du multiculturalisme, déterminé à promouvoir une image différente, urbaine et jeune du Luxembourg. Malheureusement, le scénario n’évite pas les stéréotypes chez certains personnages et situations, ce qui pourra refroidir une partie du public.

Avec Angelo par contre, le cinéaste autrichien Markus Schleinzer, nous dévoile un film historique qui évite les ornières habituelles d’un genre cinématographique fort délicat. De la même façon ne patauge-t-il guère dans l’insipide bouillon des biopics ordinaires. Cette production austro-luxembourgeoise est le portrait en cinq chapitres d’Angelo Soliman (1721-1796), un Noir d’Afrique qui, enfant, a été déporté en Europe, puis acheté sur un marché d’esclaves par une aristocrate de la cour autrichienne de Vienne. Son cas est étudié par de nombreux historiens de la «Mitteleuropa», alors qu’on ignore à peu près tout de lui en France où d’autres cas de «Nègres singuliers» occupent les esprits – telle ladite Mauresse de Moret, l’hypothétique maîtresse de Louis XIV…

Markus Schleinzer ne donne pas dans la reconstitution rigoureuse d’une chronologie. Il nous surprend, au détour des Lumières dans un XVIIIe siècle finissant, et met la focale sur Angelo, pour le dépouiller de ses identités successives et des ombres qui l’égarent, et pour repérer son âme profonde d’artiste, de philanthrope et de père. Comme par un effet d’Aufklärung, il ne cesse de nous éblouir, malgré une marquante propension à user – et même abuser – d’amples plans-séquences, déployés le long d’une bande sonore parfois atone ou grésillante de bruits mélodieux.

Le film ne nous interpelle pas comme une infox. Il interroge l’altérité qu’on dévoie en racisme, le douteux goût qu’on a pour l’étrange, l’importance accordée à nos identités remarquables. Bien plus, par son épilogue épicé d’ironie, Angelo nous confond face aux turbulences de notre actualité (migrations, populisme rampant…).

Si quelques court-métrages luxembourgeois présentés au LuxFilmFest ont révélé de véritables visions de cinéastes, les long-métrages du terroir ont moins su convaincre cette année.

Palmarès du 9e Luxfilmfest

Le Grand Prix est remporté par le premier film du photographe et artiste Richard Billingham. Ray and Liz est largement autobiographique, et le réalisateur raconte de façon parfois brutale la vie de ses parents dans l’Angleterre des année Thatcher.

Dans la compétition «documentaire», c’est Selfie qui est primé.

Agostino Ferrente, son réalisateur, a demandé à deux amis de Davide Bifolco (un adolescent abattu à l’âge de 16 ans par erreur par un carabinier dans le district napolitain de Traiano en 2014) de documenter leur vie et celle de leur quartier, avec l’aide de leurs téléphones portables.

Le Prix du public revient à Birds Of Passage de Cristina Gallego et Ciro Guerra. Leur film raconte la naissance des cartels de drogue en Colombie, à partir des années 1970, avec les débuts de la culture de marijuana destinés aux hippies états-uniens.

En outre, trois jurys «jeunes», «étudiants» et «enfants» ont respectivement primé les films Das schweigende Klassenzimmer, Matti und die drei grössten Fehler des Universums et Mein Freund, die Giraffe.