Long dimanche pour deuil décalé

Xavier Dolan, le cinéaste québécois prodige, prend de l’âge et de la bouteille. Son sixième long-métrage, primé à Cannes 2016, brille par ses contre-feux et persévère dans sa façon de mettre en pièces la famille.

Depuis J’ai tué ma mère (2009) jusqu’à Mommy (2014), Xavier Dolan n’en rate pas une pour nous démontrer qu’il hait d’amour fou – et vice-versa – ses géniteurs, et plus particulièrement le pôle maternel. Juste la fin du monde , qui est inspiré d’une des plus intenses pièces de théâtre de Jean-Luc Lagarde (auteur dramatique français mort juste avant la fin du siècle dernier), est cependant plus proche de l’antépénultième film de Xavier Dolan, Tom à la ferme (2013), également adapté d’une œuvre théâtrale de l’auteur québécois Michel Marc Bouchard. Sans qu’on se retrempe avec délectation dans le capiteux climat d’un thriller hitchcockien, on se retrouve avec Juste la fin du monde devant une situation analogue. Un homme jeune débarque dans une famille bancale corsetée par les déterminismes qui marquent une telle communauté, fertile par ailleurs en atavismes divers et autres tropismes d’exclusion. Il en va ainsi pour le trentenaire écrivain à succès Louis (Gaspard Ulliel) qui, après douze ans d’absence du foyer parental, y revient pour annoncer sa mort prochaine dans la sphère familiale qui rimera avec enfer.

« Pourquoi t’es là? », lui balance-t-on. La mère (Nathalie Baye) est sommairement extravagante, aimante comme personne, si peu possessive et d’abord dévouée à ses enfants. A côté d’elle, mais sans particulière effusion à son égard, il y a l’aîné Antoine (Vincent Cassel), une brute qui se cherche, la benjamine Suzanne (Léa Seydoux) qui en veut à tout le monde, et enfin Catherine (Marion Cotillard), la douce épouse d’Antoine. Elle est la seule à «re-connaître» Louis (bien que les deux ne se soient jamais rencontrés avant ce dimanche infernal), à le respecter dans son identité et à l’aimer, par-delà les mots insignifiants qui, du reste, la font bégayer avec beaucoup de grâce.

Névroses familiales

Xavier Dolan a certes adapté Jean-Luc Lagarce. Comme tout cinéaste virtuose qui s’inspire d’une œuvre littéraire ou théâtrale, il joue l’infidélité, et à ce titre il est plutôt gagnant, hormis quelques bémols qui déparent. Le plus inadéquat – sans qu’on joue au «spoiler» – se rapporte au plan ultime de l’oiseau qui s’est perdu dans la maison et qui meurt à force de vouloir en échapper à jamais. La métaphore est grossière et pathétique. Jean-Luc Lagarce n’est pas allé jusque-là; ses musiques tchékhoviennes suffisent à dire haut et fort ce qui gît sous les non-dits sous-tendant la foirade familiale.

On est heureusement à la fin du film, et la glissade s’arrête net. Faire de la surenchère, en rajouter comme un pâtissier sûr de lui quand il construit ses millefeuilles, et combler ce qui est indicible, Xavier Dolan, comme à son habitude, n’hésite devant rien. Le film est ainsi truffé, tel un fin gâteau, de flashbacks qui explicitent avec lourdeur ce que des acteurs comme Nathalie Baye, Gaspard Ulliel et Marion Cotillard réussissent à nous chuchoter entre regards énamourés et silences prolixes: l’éternel malaise de Louis dans une famille qui ne tolère pas la différence et qui surligne à demi-mots le déclassement social et culturel qu’il a effectué pour se libérer et vivre sa vie. On n’en voudra pas à Xavier Dolan d’avoir ouvert le théâtre de Jean-Luc Lagarce avec des extérieurs judicieux comme la terrasse, ni d’avoir ajouté le parler d’aujourd’hui ou inséré une séquence isolant Louis et son paradoxal frère, qui amplifie leur incompréhension. Quant aux vignettes «kitsch» avec playlist (Moby, etc.), ralentis et flous, elles relèvent du péché originel – parfois plaisant – du cinéaste. Il n’en demeure pas moins que Juste la fin du monde fonctionne dans sa tenace façon d’ausculter les névroses qui déchirent une famille. Des acteurs exceptionnels – hormis Léa Seydoux qui peine à nous faire croire qu’elle est une ado et Vincent Cassel trop peu avare en effets de manche – portent tout le film. De là émane notre persistance à l’aimer. Sans excès. Envers et contre tout…

Manfred Enery