Le lointain et le proche / Un monde immonde

Le temps est un long fil allant du passé vers le futur, et quand les deux, passé et futur, se croisent, nous sommes dans l’ici et le maintenant. Le quotidien. Le quotidien censé ouvrir la voie à l’avenir. C’est un croisement délicat, il peut tout gâcher. On nous le dit et redit. L’humanité, en ne misant que sur l’aujourd’hui est en train d’hypothéquer le demain. Nous consommons trop, gaspillons trop, polluons trop. C’est la nécessaire litanie des lanceurs d’alerte écologique.

Bien entendu, ils ont raison. La planète se réchauffe comme jamais. Mais ils n’ont pas entièrement raison. Parce qu’ils font comme si ce «nous» était un bloc homogène où tout le monde serait logé à la même enseigne. Ce nous, ce n’est pas ça. Ce nous, c’est une minorité de gens qui ont trop et une majorité qui n’ont rien ou trop peu. Cela se manifeste, non dans un lointain peu déchiffrable, mais à la fin de chaque mois, quand il faut joindre les deux bouts. Et qu’il y a ceux qui n’y arrivent pas.

Comment leur dire, à ceux qui, à la fin du mois, tremblent, qu’il faut qu’ils pensent à la fin du monde? Comment leur dire que «nous» risquons dans quelques décennies de détruire la planète, alors que leur quotidien est détruit au jour le jour. Il y a là les deux bouts du fil du temps, tel qu’il est perçu. L’un, l’urgent, demande qu’on répare tout de suite ce qui est une injustice manifeste. Car, oui, c’est injuste qu’il y ait dans le monde, aujourd’hui, ceux qui n’ont rien, ceux qui ont peu, et ceux qui ont trop. L’urgence est de s’occuper de cela.

Grever un budget familial mensuel ne serait-ce que de quelques dizaines d’euros, cela fait beaucoup de mal à ceux qui ont peu, alors que les nantis ne le remarquent même pas. Là est tout le dilemme de la taxe carbone que défend mordicus le président Macron en France. La hausse du diesel à la pompe, non: la hausse des taxes du diesel à la pompe, fait, à l’instar de l’autre impôt injuste qu’est la TVA, comme si chacun était traité pareillement. Or, un portefeuille bien garni s’en ressent autrement qu’un porte-monnaie vide.

Ne pas voir cela signifie couper le fil qui va du présent vers l’avenir. Le problème paraît alors insoluble parce qu’on oppose à la première urgence une autre urgence qui est celle de lutter, dès aujourd’hui, contre le réchauffement climatique. Alors qu’il faudrait concilier les deux urgences, s’occuper à la fois des inégalités et du climat?

Cela, seule une politique qui redistribue les richesses vers le bas le peut. Or, aujourd’hui, l’argent monte là où il y en a déjà beaucoup. La fiscalité enrichit les riches et appauvrit les pauvres. Pas étonnant alors, qu’elle soit perçue comme une punition par les classes populaires. Et qu’elles s’insurgent. Que peuvent-elles faire d’autre quand le bulletin de vote qu’elles ont glissé dans l’urne se retourne contre elles? Et que le pouvoir leur envoie pour toute réponse des gaz lacrymogènes, des matraques et des menottes.

Jean Portante