Egon Pfende – Un regard nouveau sur l’occupation allemande

Jérôme Quiqueret / En Normandie, le mois de juin est celui des commémorations de la Seconde Guerre mondiale qui durent jusqu’à la fin août pour célébrer la libération, après une occupation allemande qui n’a jamais cessé de travailler la mémoire des familles.

«La région est vraiment marquée par cette histoire. Toutes les familles l’ont vécue. Beaucoup de gens s’y intéressent», confie le jeune docteur en histoire Valentin Schneider. Parmi les différentes manières de se replonger dans cette période trouble, il y a la collection de militaria, en tous genres et de tous bords, dont internet facilite la circulation et le négoce. Parmi ces objets, il en est parfois qui suscitent de l’intérêt pour l’Histoire. C’est dans cette optique qu’un jour, un collectionneur, dont le père fut déporté en Allemagne, a contacté Valentin Schneider pour lui présenter ce qui devait s’avérer être une mine d’or: 1.600 négatifs en noir et blanc, répartis dans 104 enveloppes dûment annotées.

Les photos se distinguaient par une certaine maîtrise technique, de l’intérêt pour les lumières et les effets. Elles offraient un regard nouveau sur l’occupation allemande, celui d’un soldat d’une unité de construction de la Luftwaffe. L’historien, dont le travail vise à «redonner de la profondeur à l’analyse» de cette époque, fut rapidement convaincu de l’intérêt d’en partager une édition commentée par ses soins.

Ce reportage photographique «raconte une histoire en quelque sorte non violente de la guerre et de l’occupation allemande dans l’Europe de l’Ouest, telle que l’ont vécue non seulement de nombreux soldats allemands mais également une partie de la population civile», explique-t-il en préambule du premier des cinq volumes de la collection.

Il est rapidement apparu que près de 90% des photos étaient du même auteur. Identifier son visage, sur les photos, ne fut pas compliqué.

Mais pour mettre un nom sur ce soldat inconnu, il a fallu emprunter le chemin que parcourent encore aujourd’hui de nombreux Français dans l’espoir de mettre des mots et des lieux sur les expériences d’un aïeul emprisonné ou déporté en Allemagne. A la différence qu’il s’agissait ici d’y retrouver un Allemand.

Egon Pfende à Partenheim © Egon Pfende/flgcopyright

C’est ainsi qu’en décembre 2014, Helga Freund, résidente de 86 ans de Partenheim, a découvert une photo d’elle, enfant, avec sa famille parue dans le journal local. Elle ne l’avait jamais vue, mais se rappelait bien de sa réalisation épique. «La photo a été prise dans le salon de mes parents. Nous regardions tous le flash et non l’appareil. Egon a sauté sur nous sur le canapé, juste avant que la photo ne se déclenche», a-t-elle raconté au journal qui avait relayé l’appel à témoins lancé par l’historien de Normandie.

Egon Pfende. Tel était donc le nom de ce jeune soldat qui, quatre ans durant, avant et pendant la guerre, photographia avec son appareil à auto-déclenchement toutes les régions qu’il traversait.

D’abord en Hesse rhénane dans le Reichsarbeitsdienst qu’il intègre, bac en poche, le 1er avril 1939 puis, six mois plus tard, dans son unité de construction de la Luftwaffe. Puis, à partir de mai 1940 et jusqu’en 1943, dans la peau d’un occupant, tour à tour au Luxembourg, en France et dans les îles anglo-normandes.

Après l’avoir accompagné de retour à la maison à Ratingen à Noël 1939, on le suit donc avec son unité à Partenheim, pour quatre mois de drôle de guerre. Pfende documente le travail, la réception du courrier et les revues d’effectifs. Il photographie les animaux de la ferme, mais aussi les nombreux moments de détente, à chahuter dans la neige, à lire le courrier tant espéré, à faire du travail de bureau. Seuls les clichés de la commémoration de la journée des héros du 10 mars donnent une idée du caractère dangereux de l’époque.

Passage d’une unité allemande à Luxembourg-Neudorf © Egon Pfende/flgcopyright

Egon Pfende est toujours en bonne position pour prendre ses clichés. Sa maîtrise photographique semble lui avoir garanti une place particulière. «Son activité intense a pu donner l’idée au chef de sa compagnie de réquisitionner en quelque sorte l’appareil (et son photographe) afin de documenter la vie de l’unité pendant la guerre», avance Valentin Schneider. Il faut dire que le régime nazi voit d’un bon œil l’usage des appareils photo, si populaires. «Il encourageait les soldats à en prendre pour créer l’unité nationale. L’armée allemande a fait circuler pas moins de 30 milliards de lettres», rappelle l’historien.

Les photos d’Egon Pfende ne comportent pas de scènes de combat. Son unité suit le front à bonne distance, en décalage. Quand la guerre commence à l’Ouest le 10 mai 1940, l’unité doit d’abord partir pour le Luxembourg.

«Le passage au Luxembourg en mai 1940 était, pour Pfende et ses camarades, probablement le premier déplacement dans un pays étranger, synonyme pour eux de découvertes, mais aussi d’une longue absence de chez eux. Pour les Luxembourgeois, c’est le début d’une douloureuse occupation allemande qui va durer presque cinq ans», écrit l’auteur.

Passage des troupes à Sandweiler © Egon Pfende/flgcopyright

Le séjour est bref, mais riche de près de 150 photographies précieuses. L’unité prend d’abord ses quartiers à Sandweiler, où Egon Pfende photographie le passage de troupes qui partent sur le front de l’ouest. Puis, le détachement s’en va au château de Meysembourg jusqu’en juin 1940. Egon Pfende détaille les activités et l’architecture des lieux, tout comme il documente le fonctionnement de l’aérodrome que son unité est chargée d’aménager sur les hauteurs d’Angelsberg.

Sous-officiers allemands au château de Meysembourg © Egon Pfende/flgcopyright

C’est depuis ce lieu qu’Egon Pfende se rend à plusieurs reprises à Esch-sur-Alzette, plusieurs jours après l’offensive allemande du 10 mai 1940 et le passage d’un photographe de guerre devenu depuis une légende de la photo: Henri Cartier-Bresson.

Egon Pfende y constate les dégâts, dans ce qui ressemble davantage à du tourisme de guerre. Il inspecte avec ses camarades et supérieurs la carcasse des premiers chars français abandonnés dans la rue de Luxembourg.

Char français abandonné sur la route de Luxembourg à Esch-sur-Alzette en mai 1940 © Egon Pfende/flgcopyright

Le soldat de la Luftwaffe photographie également les impacts d’obus et documente le pillage du café Hamilius (photos 5 et 6), dans une ville désertée par l’exode massif des Luxembourgeois du bassin minier.

Café Hamilius à Esch-sur-Alzette en mai 1940 © Egon Pfende/flgcopyright
Café Hamilius à Esch-sur-Alzette en mai 1940, quelques jours plus tard © Egon Pfende/flgcopyright

Sur la route entre Esch et Foetz, il part photographier les Fieseler Fi 156 du commando Hedderich – chargé de prendre possession des carrefours le 10 mai 1940 pour stopper la progression française – qui se sont embourbés à l’atterrissage.

Sur ces photos luxembourgeoises, «on ne voit quasiment pas de passants luxembourgeois», note Valentin Schneider. «Il y a une espèce de séparation qui ne dit pas son nom. C’est une différence avec la France, à l’été 40. Il y a sans doute beaucoup de prudence au tout début, on ne veut pas entrer en contact.»

Du côté des historiens luxembourgeois, Daniel Bousser, du Service de la mémoire auprès du ministère d’Etat, est l’un de ceux qui a consulté les deux premiers tomes contenant le séjour au Luxembourg. Il juge particulièrement précieuses les photos du château de Meysembourg. «Elles nous apprennent quel usage a eu le lieu à ce moment de la guerre», dit-il.

Valentin Schneider, pour sa part, évoque la photo du recueillement des sous-officiers sur la tombe d’un aviateur allemand tombé sur le sol luxembourgeois. «Ça montre que malgré la propagande nazie de la guerre éclair, celle-ci n’a pas été emportée sans de nombreuses pertes du côté allemand. Nous vivons à ce sujet encore à l’ombre de la propagande de l’époque», fait-il remarquer.

Recueillement sur la tombe d’un aviateur allemand © Egon Pfende/flgcopyright

C’est avec ce même souci de tordre le cou aux idées reçues qu’il souligne que le témoignage photographique d’Egon Pfende remet aussi du mouvement dans un phénomène qu’on a tendance à voir comme statique. « Ça crée un lien entre ces régions. Les hommes circulaient beaucoup, voyaient beaucoup dans différents pays. On parle à tort d’occupation d’un point de vue national.»

Et cette réalité d’un point de vue de soldat permet, depuis le terrain, de mettre à nu un double décalage, avec «les discours des réseaux et mouvements de résistance nationaux, qui voulaient voir dans l’occupant allemand surtout des hommes féroces, arbitraires, différents à tous points de vue des nations occupées». Mais aussi avec la propagande nazie d’une guerre technique, industrielle, éloignée de celle vécue par les hommes de troupe eux-mêmes.

Ce témoignage sera-t-il un jour suivi d’une histoire d’Egon Pfende? Pour l’heure, on n’en connaît que des bribes. On sait que ce natif de Silésie en août 1920 est le fils unique d’un policier de Ratingen, ville proche de Düsseldorf. Il quitta l’armée en août 1943 après avoir obtenu un poste d’employé civil dans un institut de recherche dans les Sudètes, où il fut fait prisonnier le 5 mai 1945. Après-guerre, il deviendra docteur en électrotechnique à l’université d’Aix-la-Chapelle. En 1964, il était célibataire et sans enfant et venait de trouver un emploi à Munich, comme chercheur dans une grande entreprise, quand on perd sa trace.

C’est sans doute sa mort qui a remis en circulation ses précieuses photos. Et de nombreuses histoires illustrées comme la sienne dorment encore dans les greniers en Allemagne. «La société allemande a encore un rapport compliqué avec cette période. Beaucoup de descendants préfèrent se débarrasser des photos, les vendre, sinon les brûler, surtout s’il y figure une croix gammée. Seuls les plus consciencieux les confient aux archives régionales.» L’histoire de leur sauvetage est donc loin d’être terminée.

Constatation des dégâts à la frontière entre Esch-sur-Alzette et Audun-le -Tiche © Egon Pfende/flgcopyright

En pratique

Les volumes 1 et 2 de la série «Le regard des autres – La collection inédite Egon Pfende» sont déjà disponibles, au prix de 19,90 euros l’unité, auprès de Schneider Media (www.schneider-media.eu). Les ouvrages comptent 128 pages et plus de 230 photos commentées par Valentin Schneider.

Page Facebook dédiée à la collection « Egon Pfende » :
Brève vidéo de présentation sur Youtube