L’invisible comme remède… /«La Prière» de Cédric Kahn

Manfred Enery / D’un jeune toxicomane qui rejoint une communauté atypique pour parvenir au sevrage, Cédric Kahn fait un âpre récit noué d’images et de silences révélateurs.

On vaque cependant au gré d’amples séquences dans des terres proches des nuages où s’épanchent des effluves de ce qu’on ne peut qu’appeler de la religion. Le problème, c’est que cet immense mot, accommodé le plus souvent à toutes sortes de sauces idéologiques, s’est fourvoyé et affadi pour perdre de vue ses racines signifiantes qui nous racontent des histoires de liens, de relations, de mutualités. Pour Cédric Kahn, c’est un primordial atout pour un film (son neuvième depuis son émouvant Bar des rails en 1992) qui, hormis un épilogue poussif et quelque peu démonstratif, déploie le chaotique parcours qu’accomplit le jeune Thomas (Anthony Bajon).

Ravagé par l’héroïne et cabossé par une sourde précarité, il quitte sa Bretagne natale où il n’a personne, pour se retrouver dans une communauté catholique des Alpes, quelque part dans l’Isère où les neiges des sommets se disputent avec les brumes des cols.

Là, Thomas est pris en charge par le frère Marco (Alex Brendemühl), dépouillé de ses effets personnels comme s’il était incarcéré et confié à un «ange gardien», Pierre (Damien Chapelle), ancien toxico qui s’en est provisoirement sorti et qui est chargé d’épauler les nouveaux.

Dans La Prière, il y a beaucoup de voies auxquelles se confronte Thomas. Des chemins tortueux par lesquels Thomas arrive dans la communauté. Il la quittera de la même façon, avant de prendre le rail, d’enjamber les rambardes d’une autoroute, de bifurquer, d’aller encore ailleurs et d’évoluer sur des chemins plus solaires. La Prière, c’est essentiellement un cheminement que Thomas endure comme s’il était un Sisyphe toujours désorienté. Ce voyage intérieur, Thomas l’accomplit à l’instinct, en se pliant aux injonctions de la communauté, des «frères» qui l’entourent avec bienveillance et d’une «mère supérieure» (Hanna Schygulla) qui le remet en place quand elle devine qu’il joue à croire ou à être heureux. Il lui faut prier inlassablement, travailler à la dure, creuser une tombe pour la combler illico. A son insu, il se cogne aux démons qui le poursuivent comme cette furieuse envie de fumer, sa pusillanimité qui réactive sa violence, ou son désir pour Sybille (Louise Grinberg), la fille de l’épicier qui approvisionne la communauté. Ce cheminement en trouble horizontalité et en terrestres obligations précipite Thomas vers des hauteurs enneigées. Isolé en montagne, Thomas vit une conversion à la fois mentale et physique. S’agit-il d’une «assomption» vers une rémission, une guérison, une reconstruction, une libération? Ce mot-là devrait d’abord être désacralisé comme, plus haut, «religion».

Pour Thomas, ce ne sont pas des «voies du Seigneur» ouvertes à tous les chaos, mais un chemin simplement escarpé.

Cédric Kahn réussit avec quelques ellipses saisissantes à inscrire sur l’écran ce qui est invisible, indicible, et démontre qu’aucune religiosité ni prosélytisme ne suintent dans son film. En ce sens, on perçoit ce que Cédric Kahn semble avoir hérité d’au moins deux de ses aînés. D’abord Maurice Pialat – dont il fut l’assistant pour Sous le soleil de Satan (1987) – et ensuite Pier Paolo Pasolini qui, avec Accattone (1961) ou Théorème (1968), n’a fait qu’ausculter le réel et les sens, la vitalité et ses désespérances, pour y trouver ce qu’il appelait souvent le «religieux», en d’autres mots une expérience des limites et un moyen d’aller vers son authenticité. Cédric Kahn, avec La Prière – et après des films moins intenses comme L’Avion (2005), Les Regrets (2009) ou Vie sauvage (2014) – parfait ce qu’il nous a fait vivre avec Bar des rails et Roberto Succo (2001): des portraits incisifs de personnages solitaires inscrits dans un univers complexe qu’il filme avec un bel esprit documentaire. Pour cela, l’impressionnant Anthony Bajon en qui brûle Thomas, récompensé par un Ours d’or à la dernière Berlinale et qu’on a découvert dans Nos années folles (André Téchiné, 2016) et Rodin (Jacques Doillon, 2017), est son allié d’excellence.