L’idiotie se porte bien / «Vice» d’Adam McKay Manfred Enery

Le réalisateur hollywoodien Adam McKay poursuit sa mutation. Après de raides comédies – comme «The Other Guys» ou «Step Brothers» – vouées à de magnifiques «idiots», voilà «Vice», incomparable pamphlet idéologisé sans excès.

Le film passionnant se déploie sur cent trente-deux minutes très denses, durant lesquelles l’ennui ne nous guette jamais, comme c’est souvent le cas face à un ordinaire biopic bouclé à la truelle – tels ceux consacrés à Richard Nixon, Freddie Mercury ou Frida Kahlo. Vice est mitonné et documenté avec zèle, il déclenche régulièrement des rires bien jaunes et il apparaît comme le fixateur d’un subliminal spectre politique qui enfile une diagonale du fou depuis Ronald Reagan (1911-2004) jusqu’à Donald Trump. Avec un arrêt sur image approfondi sur l’ère George W. Bush (né en 1946). Dans sa considérable filmographie, Adam McKay amorce l’heureux écart en 2015 avec The Big Short consacré à la crise des subprimes et ses métastases socio-économiques. Avec Vice, on n’est pas dans la répétition du même en matière de scénario, ici inscrit en profondeur dans les vicissitudes politiciennes de son grand pays.

On reste cependant dans le lourd de la politique, et on apprend ce que fut, au tournant du siècle, un mémorable vice-président étasunien qui a secondé durant ses deux mandats le non moins percutant George W.Bush. Il s’agit de Richard (dit Dick) Cheney (Christian Bale), dans toute son épaisseur de bon gars estampillé «redneck», né en 1941 dans le Nebraska, qui va tâter de la politique locale dans le Wyoming. Ensuite, il caracole dans l’industrie pétrolière, après avoir fréquenté davantage les bars que les amphis, et avant de dériver à Washington, poussé par sa pragmatique épouse Lynne (Amy Adams), toujours bien permanentée. Là, il arpente frénétiquement les couloirs du pouvoir et finit par devenir en 2001 le vice-président (V.P. dans le jargon politique) de W.Bush (joué par l’efficace Sam Rockwell). Il en sera davantage la vénéneuse éminence grise pour gérer à sa guise la guerre d’Irak à partir 2003. Observer cette marche vers les sommets exécutée par un immense acteur (dans tous les sens du terme) qu’on a du mal à reconnaître au début du film, constitue le premier grand bonheur du spectateur. L’acteur britannique Christian Bale (Empire of the Sun, Rescue Dawn, The Fighter…), en effet, s’est pris vingt kilos bien pesés pour occuper l’enveloppe charnelle de Dick Cheney: visage bouffi, regard inexpressif, élocution brumeuse, masse musculeuse, taille de colosse. On pourrait frôler la caricature, mais Adam McKay, comme dans ses comédies déjantées, cadre et contient son interprète de façon à ce qu’il soit toujours inscrit dans un espace de neutralité, où il peut glisser sans cabotinage dans l’aura d’un super-héros, puis se lover dans la persona d’un loser pathétique.

Au gré de quelques ondées de mélodrame très modéré, on s’apitoie sur le personnage (ses problèmes cardiaques avec transplantation et stimulateur, sa petite famille qui l’asphyxie à son insu) avant d’en rire quand il se prend les pieds dans la jungle politique (son installation dans son bureau sans fenêtres, la séquence du restaurant où l’on retrouve avec joie l’ineffable Alfred Molina, ses théâtraux gargarismes face à la maternante Lynne dans la salle de bains familiale). En ce sens, le héros d’Adam McKay est comparable à ces personnages d’idiots flamboyants comme Don Quichotte, Ubu ou – pourquoi pas? – Charlot, qui mettent toujours en évidence les failles d’un système. Celui de la politique en l’occurrence, avec tous ses rouages – y compris la discrète préfiguration des infox de l’ère trumpienne. Du reste, notre acteur Christian Bale, doté d’amples prothèses capillaires et labiales, ne pourrait-il pas s’amuser à camper sur écran une autre bête politique comme Donald Trump justement? Après les Oscars, pourquoi pas?…

Adam McKay réussit parfaitement à mettre en (é)mouvantes images son personnage d’idiot qui bouscule les certitudes de la doxa. Par un travail de méta-cinéma (film dans le film, malicieuse voix off narrative, séquence post-générique finale à ne pas manquer), il nous emporte à mille lieues du biopic courant. Et il remet en selle le grand cinéma politique made in Hollywood. Que du bonheur (sic) pour le spectateur!