Liberté, égalité, Mbappé /DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Voilà l’équipe de France championne du monde de football et ce n’est pas immérité, même si les supporters des Diables Rouges (ou des Rode Duivels, si vous habitez le Nord de la Belgique) continuent de penser qu’en fait la couronne leur revient, ils ne savent pas très bien pourquoi, mais c’est leur intime conviction. Ce sentiment est partagé tant par les Wallons que par les Flamands, ce qui est rare dans un pays où entre Flamands et Wallons on n’aime guère partager. C’est le retour du sympathique pronom «nous» qu’on met maintenant à toutes les sauces. En France, le «nous» règne en maître. Ce «nous» est inclusif et décrit avec ardeur une situation imaginaire avec soixante millions de joueurs virtuels sur le terrain, soixante millions d’artisans de la victoire, soixante millions d’Antoine Griezmann, de Kylian Mbappé, de Paul Pogba, de Benjamin Pavard.

Une procuration nationale donnée à un groupe de personnes pour agir dans une compétition qui dépasse le sport pour se retrouver dans un ailleurs anthropologique, une transcendance sociétale, un sentiment de communauté, des phénomènes dont la force me fait plaindre ceux que le foot laisse de marbre.

En France, comme ailleurs, les actes sportivo-symboliques comme les buts de Mbappé et de Pogba, deux joueurs d’origine africaine, ne vont malheureusement pas résoudre tous les problèmes. Souvenons-nous: quelques années après l’euphorie black-blanc-beur de 1998, au grand désarroi des optimistes et des progressistes, Jean-Marie Le Pen se retrouva au deuxième tour d’une élection présidentielle. L’euphorie retombée, la réalité revint au galop.

Les sympathiques délires français ne sont pas à la portée de nous autres Luxembourgeois. Par la force du destin, de l’histoire et de la démographie, nos triomphes seront toujours plus modestes. Parmi nos triomphes sportifs, j’en relève un qui eût lieu, tiens!,en jouant au foot contre les actuels champions du monde. Le 3 septembre 2017 eut lieu à Toulouse un match en poule de qualification pour le Championnat du monde qui opposa le Luxembourg à la France. Il se termina sur un score vierge. Ce match constitue peut-être le plus grand exploit footballistique luxembourgeois de tous les temps. Sur les onze joueurs qui eurent raison de la Croatie, «nous» en affrontèrent sept. Il y eut parmi eux Griezmann (avec des cheveux longs), Mbappé, Giroud, Pogba, tout le gratin. Le gardien luxembourgeois Joubert, d’origine française, livra le match de sa vie, «on» sauva de la tête sur la ligne de but, Mbappé échoua, après une de ses fameuses échappées, devant Joubert. Je vous le dis: l’inefficacité française aidant, avec un peu de baraka supplémentaire de «notre» côté, «on» aurait pu le gagner, ce match. Mais oui, absolument! Gerson Rodrigues tire contre le poteau, Lloris était battu. ««On» aurait gagné contre le cours du jeu, c’est peu dire, mais en football ce n’est pas toujours le meilleur qui gagne.

La menace d’une fin injuste, d’une méprise du destin est un de ses attraits les plus grands, un de ses charmes les plus pervers.