L’horreur

C’est devant une salle archicomble que l’auteur de l’impressionnant mémorial pour les victimes de la Shoah au Luxembourg a pris d’une voix parfois hésitante la parole pour parler de sa vie, en commentant le calvaire de sa jeunesse volée à l’aide de saisissants dessins de sa main. Des dessins aux traits noirs traversant le papier comme autant de coups de fouet, des dessins d’un réalisme insoutenable, alors qu’ils reflètent d’une manière à vous serrer la gorge l’inimaginable bestialité qui régnait dans les camps de concentration nazis. En ayant été la victime dès l’âge de 14 ans, Shelomo Selinger savait de quoi il parlait et, surtout, d’où il revenait! D’un enfer sur Terre!
Tout au long de son exposé, il régnait dans la salle un silence d’outre-tombe tandis que ses cauchemars devenaient peu à peu ceux de son auditoire.
On connaît tous le sort cruel et impitoyable réservé aux Juifs pendant la dernière guerre mondiale, mais entendre de la bouche d’un homme ce que lui et ses codétenus ont enduré comme bestialités horribles fait se glacer votre sang.
Shelomo Selinger revient donc de loin et le fait qu’il ait pu atteindre un âge respectable tient du miracle.
A chaque fois que la mort le guettait de tout près pendant son internement et les marches forcées, il a pu lui échapper, souvent en toute dernière minute. Ayant ensuite perdu pendant des années sa mémoire et en partie sa voix, le conférencier a réussi à faire, comme il le disait lui-même, «tabula rasa» et à revivre lentement, avant de trouver dans la taille de la pierre un moyen de terrasser ses angoisses et d’exprimer le fin fond de son âme torturée.
Désormais, l’homme dégage une sérénité qu’on ne soupçonnerait guère chez quelqu’un qui a vécu la barbarie nazie de tout près mais qui, néanmoins, n’a jamais perdu espoir. Il fallait avoir, malgré les terribles privations et souffrances physiques et morales, une volonté de fer pour résister à l’inimaginable. Même si la plupart des prisonniers, à bout de forces, étaient parvenus à un stade où le cerveau ne guide plus les actes.
En ce qui concerne Shelomo Selinger, c’est un miraculé qui a réussi à refaire sa vie en Israël, où il a fait la connaissance de son épouse avant de s’installer avec elle à Paris et de devenir un sculpteur à la renommée internationale, un artiste qui considère désormais son existence comme un hymne à la vie. On ne peut qu’admirer un tel état d’esprit.
En retournant faire un tour à l’endroit du monument dressé à l’ombre de la Cathédrale, à l’emplacement de la première synagogue, j’ai examiné de près le bloc de granit dont le sculpteur a fait naître au cours d’un long et parfois douloureux processus un groupe de personnages stylisés aux bouches serrées, comme si celles-ci voulaient retenir à tout jamais les cris d’horreur enfouis dans les profondeurs de la pierre.

Pierre Dillenburg