L’exécrée collationdes grades / Mon Mai 68 a moi

Emissions documentaires à la télé, commentaires passionnés dans les journaux, il est difficile d’échapper actuellement à ce cinquantième anniversaire qui a fortement marqué ceux de ma génération: Mai 68. Cohn-Bendit passe d’un studio à l’autre pour se faire tresser les lauriers du grand révolutionnaire, oubliant au passage les Jacques Sauvageot ou Alain Geismar, sans doute moins charismatiques, mais très impliqués dans les luttes étudiantes. Au Luxembourg, on se fend d’une exposition à l’Abbaye de Neumünster au titre plutôt grandiloquent, Echos luxembourgeois de Mai 68, organisée par le Luxembourg Center for Contemporary and Digital History de l’Université du Luxembourg; elle laisse sur sa faim et ne peut permettre de montrer à ceux qui sont plus jeunes ce que ma génération a ressenti et exprimé à l’époque.

Si des manifestations contre la présence américaine au Vietnam ou l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie n’étaient pas exceptionnelles dans notre pays, on était bien loin des violences surgies dans nos pays voisins: attentat contre Rudi Dutschke à Berlin ou barricades enflammées dans le Quartier latin à Paris, entre autres.

Les raisons du calme relatif régnant chez nous ne sont probablement pas à chercher dans une plus grande réserve qui caractériserait mes compatriotes; l’explication se trouve bien plus dans l’absence d’une université. C’est bien à l’étranger qu’on faisait l’essentiel, sinon l’ensemble de ses études.

En effet, en 68 seule une première année de type universitaire est organisée en vue de l’exercice d’un certain nombre de métiers (avocat, professeur, médecin, vétérinaire, pharmacien); il s’agit là des Cours Supérieurs qui regroupent une centaine d’étudiants (droit et lettres) dans les locaux de l’Athénée et une bonne soixantaine (sciences et médecine) dans les locaux du Lycée de Garçons de Luxembourg. Après cette 1re année l’étudiant s’inscrit à une université de son choix et y suit les cours qui lui semblent le mieux correspondre au programme des examens qu’il doit passer au Luxembourg.

La loi de 1939 sur la collation des grades est en effet sans appel: «Les grades et titres obtenus à l’étranger ne donnent aucun droit dans le Grand-Duché.»

En 1968, ce carcan nous indispose. Nous ressentons ce souffle de liberté qui nous parvient de l’étranger et nous ne pouvons plus supporter d’être traités comme des lycéens par certains des professeurs qui dans d’insipides cours magistraux se contentent de déverser sur nous un savoir encyclopédique (il y a heureusement quelques rares exceptions). Nous n’admettons pas non plus le nombre de matières qu’on nous impose (en lettres, ce sont, si mes souvenirs sont bons: latin, français, allemand, anglais (ou grec), histoire, psychologie, théorie de la connaissance, logique, morale).

Nous ne voulons plus être coupés de la vraie vie universitaire à l’étranger pour être évalués sur des programmes démodés par des professeurs totalement ignorants de l’université. Certes, un ministre chrétien-social, pas tellement estimé dans son propre parti, Jean Dupong, est prêt à exaucer un grand nombre de nos souhaits, mais il se heurte à la frange réactionnaire.

Les exemples venant de l’étranger et l’incertitude de notre avenir, voilà les détonateurs qu’il fallait pour les événements du 22 mai luxembourgeois.

André Wengler