L’euro, l’effacement culturel et ce que cela dit

Pourquoi les billets de banque de la zone euro ont-ils banni les écrivains,les musiciens et les philosophes?

As-tu, cher.e inconnu.e, un billet de dix euros dans la main? Que vois-tu? Un pont à l’avers, un portique au revers. Sur celui de vingt, rebelote avec le pont d’un côté, et un vitrail de l’autre. Un pont derechef sur le billet de cinquante, accouplé cette fois-ci avec une fenêtre. Comme métaphore de l’entente des peuples on aurait pu faire plus fort. D’accord, c’est préférable aux murs, aux barbelés, aux portes fermées. Mais quand même. N’aurait-on pas pu aller plus loin dans la symbolique, en y gravant ces ponts, ces portiques et ces vitraux que sont, et ont été, en Europe, les grandes figures de la culture?

D’autant que les billets de l’avant-euro indiquaient le chemin. Debussy, Delacroix, Berlioz, Montesquieu, Racine, Corneille, Molière, Hugo, Saint-Exupéry, et j’en passe, rien que pour la France. Des têtes aussi, le plus souvent des tableaux ou des gravures, de Dürer ou de Cranach, pour les marks allemands. Verdi, Manzoni, le Caravage et bien d’autres en Italie. Tu me diras, et la femme, où est la femme? Eh oui, encore une histoire d’homme que celle de l’argent. Tu me diras alors, qu’avec les ponts, les portiques et les vitraux, on est moins sexistes. C’est toujours ça de gagné. Oui, mais on a perdu quelque chose.

Ce quelque chose qui est devenu universel et qui, des siècles durant, a fabriqué le rayonnement de l’Europe dans le monde. La culture. Les billets de banque étant le bout de papier que l’on touche peut-être le plus, se passer les artistes et les écrivains d’une main à l’autre ne signifiait-il pas aussi palper plusieurs fois par jour une universalité à portée de tout un chacun? Certes, chaque pays puisait dans son propre réservoir, mais ces têtes-là jetaient des ponts d’une nation à l’autre. Et disaient que, malgré les frontières, l’art parlait une langue qu’on comprenait partout, devenant par là le symbole suprême de l’union des peuples.

Quand, par exemple, Nerval s’est mis à traduire Goethe, que faisait-il sinon jeter un pont entre la France et l’Allemagne? Robert Schuman ne disait pas autre chose en affirmant que «l’Europe, avant d’être une alliance militaire et économique, doit être une communauté culturelle dans le sens le plus élevé de ce terme». Or, en bannissant les têtes «les plus élevées» de la culture, en les remplaçant par des symboles de premier degré que sont ponts, portiques et fenêtres, les promoteurs de l’euro déroulent devant nos yeux une vision de l’Europe dans laquelle la dimension culturelle est effacée.

A moins que, et ça en dirait long sur la désunion européenne, à moins qu’ils n’aient craint dès le départ que les pays adhérents de la zone euro n’eussent pas réussi à se mettre d’accord sur les têtes à graver sur les billets. Et que, dans cette affaire-là, comme dans toutes les autres, chacun eût été tenté d’enfermer la culture dans la cage étroite de la nation.

Jean Portante