Géopolitique: Ouattara, candidat à sa succession à la présidence de la Côte d’Ivoire

Michel Petit /Le président du pays des Eléphants est donné favori à l’élection présidentielledu 25 octobre.

«Ado» reste pourtant aux antipodes de l’«ivoirité».

Allassane Dramane Ouattara, Ado pour ses concitoyens, hante le milieu politique ivoirien depuis le temps du premier président, Félix Houphouët-Boigny. Le père de l’indépendance (1960) l’avait convaincu d’abandonner ses hautes fonctions au Fonds monétaire international, directeur général adjoint, pour conduire le gouvernement d’Abidjan. Allassane Ouattara, en 1990, avait ainsi composé un gouvernement de technocrates pour tenter de rendre ses couleurs d’antan à une économie intensément développée lors des trois décennies précédentes.

Après son mandat de Premier ministre, Ouattara vit une longue éclipse politique. Henri Konan Bédié arrive au pouvoir. Les militaires passent par là. Gbagbo résiste dix ans. Et le pays est la proie d’une chasse aux sorcières provoquée par le concept d’ivoirité auquel Ado ne peut prétendre, et ce, à cause de ses origines partiellement burkinabées.

Finalement, Ouattara revient en première ligne voici cinq ans. Sa victoire, en 2010, sur Laurent Gbagbo, tour à tour partenaire et ennemi, aboutit à une guerre civile entre régions, clans et ethnies. Entre partisans de Gbagbo, président autoproclamé après son échec, et Ouattara, vainqueur réel du scrutin mais qui n’a entamé son mandat présidentiel qu’en mai 2011, après l’arrestation du déchu et l’intervention militaire française.

Aujourd’hui, Gbagbo, 70 ans, est toujours détenu par la Tribunal pénal international de La Haye. Il garde pourtant des affidés qui, apparemment, ne feront pas le poids ce 25 octobre. Une récente manifestation dans son fief a fait un mort. Mais, à Abidjan, la situation est jugée relativement calme. En revanche, c’est décidément une tradition locale, des opposants craignent «une crise postélectorale,» entre partisans du président sortant et ceux d’un rival. Mais quel rival?

Au premier tour, Ouattara, à la tête d’une forte coalition au sein de laquelle a pris place Henri Konan Bédié, sera opposé à 9 autres candidats, dont deux femmes. Entre-temps, se sont désistées des personnalités comme l’ancien Premier ministre de Gbagbo, Charles Konan Banny (il condamne «les conditions inéquitables» de l’élection) et l’ancien ministre des Affaires étrangères (jusqu’en 2000), Essy Amara, qui dénonce «une mascarade». Reste, selon les observateurs, Pascal Affi N’guessan, du Front populaire ivoirien, le parti, très divisé aujourd’hui, créé jadis par Gbagbo.

Le rêve ivoirien

L’histoire politique de la Côte d’Ivoire, comme celle de Ouattara d’ailleurs, a toujours été marquée par l’immigration, indispensable dès avant l’indépendance pour l’expansion économique. Bien plus tôt, les colonisateurs se sont implantés dans le sud où ils ont également facilité la scolarisation, ce dont ne peut se targuer le nord peuplé d’ethnies qui n’ont cure des frontières dessinées par les colonisateurs.

C’est dans le sud aussi que les occupants ont développé les cultures comme le café, le cacao, le coton, le bois tropical, l’hévéa, etc. Grand-Bassam, première capitale de Côte d’Ivoire fin du XIXe siècle, reste, aujourd’hui, un superbe vestige de l’urbanisme colonial. La ville, à une soixantaine de kilomètres d’Abidjan, sur le golfe de Guinée, abritait les comptoirs français. Une posture de supériorité et de condescendance des sudistes sur les nordistes subsiste encore aujourd’hui.

Sous le règne d’Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire fait appel à la main-d’oeuvre étrangère. C’est l’époque glorieuse où l’on parle du miracle ivoirien auquel, du nord au sud, cette main-d’oeuvre est très étroitement liée. Plus de 4 millions d’«expats», l’appellation locale, se sont progressivement mélangés à une population de quelque 21 millions d’habitants. Parmi eux, peut-être 3 millions de Burkinabés (Voltaïques avant 1984), puis des Maliens, des Guinéens, des réfugiés des Grands Lacs, du Libéria ou de Sierra Leone. «C’était un pays où il faisait bon vivre», rappelait, voici quelques jours, Soro Solo, réfugié ivoirien en France, dans son émission l’Afrique en Solo, sur France Inter. Avec, en prime et pour tous, «l’éducation et la santé gratuites». Dans ce contexte, Houphouët-Boigny avait imaginé doter les étrangers de la double nationalité.

Puis le courant s’est inversé: chute des prix des matières premières destinées à l’exportation, croissance du chômage, de la dette publique… «Le rêve ivoirien vole en éclat», résume Soro Solo. C’est ainsi que «le Vieux», en 1990 donc, fait appel à Ado pour requinquer l’économie du pays. Le nouveau Premier ministre n’y va pas avec le dos de la cuiller, réduisant notamment le salaire des fonctionnaires. A la mort du président, en 1993, en raison de la Constitution, Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale, s’empare du pouvoir suprême. Mais il craint, tout comme Gbagbo, que, très vite, Ouattara se sente pousser des ailes présidentielles. Gbagbo n’avait-il déjà pas proclamé que «le Vieux» avait propulsé «un étranger» à la tête du gouvernement?

Aussi, avec l’aide d’universitaires, Konan Bédié crée le concept d’«ivoirité». Cette clause obligeant tout candidat à avoir ses deux parents nés en Côte d’Ivoire, adoptée par référendum en 2000, fut inscrite dans la Constitution.

De quoi exclure le Nord où bien des Ivoiriens ont un parent malien ou burkinabé. Et exclure Ouattara, né au centre du pays, mais qui fut étudiant aux USA sous passeport burkinabé.

Dans les années sombres, les Burkinabés, par milliers, sont chassés et dépossédés de leurs terres. La «chasse aux sorcières», symbole de la fracture entre le Nord et le Sud, se poursuit en 2010, au moment où Gbagbo, accroché au pouvoir en dépit de son échec électoral, nomme le sinistre Charles Blé Goudé ministre de la Jeunesse. Blé Goudé (incarcéré aussi par le TPI) avait créé les «Jeunes patriotes» chargés de la persécution en vertu de l’article 125. Un témoin, Adams, Burkinabé «expat» et planteur d’hévéas, s’en rappelle encore, lui qui était tombé avec un collègue dans une embuscade tendue par ces milices assassines: «Ils nous disaient: « S’il y a un Dioula, un Baoulé ou un Burkinabé dans la voiture, qu’il fasse ses prières car il finira comme ces cadavres en feu ». L’article 125, c’était, pour eux, 100 francs d’essence et 25 francs pour la boîte d’allumettes. Mon ami lança un juron dans sa langue maternelle, le bété, précisément l’ethnie de ce « patriote », qui, sans me contrôler, nous laissa partir.»

«Les populations ont perdu la culture du vivre ensemble», concluait Soro Solo. Et Ouattara n’a pas encore remporté le pari de la réconciliation nationale. D’autant qu’aucune des parties n’a voulu réaliser l’inventaire de ses propres purges et responsabilités.